Ci à gauche, l'Arche de Noé, version LEGO
J’étais assise à une table, l’autre jour, avec MATAMIMI, en expo, et puis un homme âgé s’est dirigé vers moi, sans
regarder le livre, il m’a sorti comme ça, de but en blanc :
- Tu crois en Dieu ?
- Oui, je crois en Dieu,
pourquoi ?
- Alors j’achète pas ton
livre.
Ça m’a fait tout bizarre, je n’ai pas compris pourquoi il ne s’est pas adressé aux autres, je ne suis pas particulièrement grenouille de bénitier, mais un court
instant je me suis sentie injustement lésée pour une conviction.Libérale, pro choice, pour la tolérance des libertés et des choix, j’ai souvent pensé que l’intolérance émanait des esprits
religieux. C’est clair que je me suis plantée dans mon jugement. J’ai poursuivi avec mon interlocuteur :
- Vous êtes en Polynésie depuis longtemps ?
- Oui, ça fera 40 ans
que je vis ici.
Quarante ans, ici, au Fenua, et ne pas une seule fois, penser que Dieu pourrait exister, ça m’a paru étrange, je l’ai regardé, comme s’il avait vécu en ermite, dans
une tour d’ivoire, comme si c’était possible de ne pas être plongé, ne serait-ce qu’un peu, dans la foi populaire qui vibre chez nous, de ne pas être enivré, ne serait-ce qu’un peu, de cet opium
du peuple, motif colonial imprégné en croix sur des bulletins de vote…
- Mais… le peuple Polynésien est un peuple très croyant…
- C’est justement ça, le
problème.
Là, je me suis demandée si le problème, en fait, n’était pas cet homme, qui en s’installant ici et en vivant ici depuis 40 ans, remettait en cause les croyances
religieuses d’une population qui pour survivre, avait accepté de troquer ses croyances pour une seule.
Cette drôle de discussion a créée une drôle de sensation en moi. Un mélange de reniement,
de culpabilité, le sentiment d'imbécilité, de n’avoir pas su répondre ce qu’il aurait fallu répondre. Alors je me suis tout simplement plongée dans le livre sacré. Immenses contradictions que ces
messages de paix soient la source de tant de guerres.
Je me suis arrêtée à une phrase à l’intérieur même du testament : Tout est métaphore, le terme employé est
plus précisément « parabole ». C’est Jésus qui regarde ses apôtres, après l’épisode où il « marche sur l’eau », et il leur dit, en gros, « non, mais, vous n’allez pas
tout prendre au premier degré, tout est parabole », il a choisi la parabole, dit-il, pour obliger l’homme à penser.
Alors, le fameux dialogue sur le pouce, Darwin et l’évolutionnisme, ne serait pas
en contradiction avec le jardin d’Eden, Adam et sa côte, Eve ? Si tout est parabole, serait-ce si simple que deux siècles de dialogue sur un pouce soit un faux débat ? Le prosélytisme
est certes, une plaie. La foi n’en est certainement pas une. Elle se marie d’ailleurs bien avec le rationnel : Curie, Einstein et les autres, croyaient en Dieu. Où est le mal, aujourd’hui,
de conserver en soi, la volonté, l’espoir qu’il existe une autre force arbitraire et toute puissante, autre que la simple matière ? Est-il possible aussi, que des centaines de millions de
personnes se mettent à prier, partout sur la planète, sans que les esprits se rejoignent et se fusionnent dans un même désir de paix ? Est-il possible de penser que nos tupuna cohabitent et
transgressent un monde parallèle, sans penser qu’un mana lumineux n’imprègne leur existence ?
L’Humanité toute entière serait-elle basée sur un mensonge, et pourquoi embrasse-t-elle ce
mensonge plus de deux milles ans plus tard ?
Peut-être parce que, les paraboles ne sont pas des mensonges, mais que leur
interprétations peuvent mener au mensonge. Pas besoin de miracle pour croire à un rêve, pas besoin de signe pour défendre des concepts vitaux : ne
pas mentir, ne pas tuer, ne pas envier, ne pas tricher, ne pas maudire, ne pas tromper, ne pas se trahir, ne pas s’empiffrer de chocolats.
Et « sans Dieu ni maître », c’est pourquoi faire, au juste. Au début des années
soixante, en Russie, nouveau pays du sans-dieu, deux jeunes hommes ont été fusillés au poteau pour avoir porté des jeans, symboles du capitalisme.
Quand l’homme s’érige en propre maître, il s’abuse et abuse. « Si le corps vieillit et meurt, l’esprit, lui, ne meurt jamais », me disait un anarchiste. Comment pouvait-il se
convaincre de ça, en argumentant l’inexistence de Dieu : pas vu, pas cru.
Qu’a fait la religion en notre pays ? A-t-elle détruit une langue ? Elle l’a
retranscrite. A –t-elle détruit une culture ? Certainement. Mais les croyances ont changé de forme. Le cannibalisme et le tribalisme sont toujours là, sous des formes différentes.
Le cannibalisme, on le retrouve dans les lynchages de groupes, très communs en politique ; on stigmatise tout sur une seule personne, jusqu’à caricaturer son existence, jusqu’à la détruire
profondément, manger son mana, son individualité, sa différence. Le tribalisme est toujours là, même si l’esprit du pupu est malmené : être enfant d’ici est quelque chose qui se mérite, où
des épreuves sont imposées, qu’il faut savoir gérer. L’ostracisme est vite venu dans ce monde clos de l’île.
Oui, je crois en Dieu, et alors, pourquoi pas ? Qu’on n’achète pas MATAMIMI pour
ça, quand son sujet ne concerne pas Dieu mais quelques êtres humains, finalement, me fait penser que je ne suis pas à l’abri de l’absurde, je vis en plein dedans… Surtout quand on lit ce qu’on
lit dans ce roman. Les fanatiques de la bible ne sont pas mes amis.
Pourtant, je sais que Dieu ne m’a jamais quittée, et ça me réconforte. Jamais je ne me suis sentie aussi proche de lui que sur la terre où je suis née.
Quel paradoxe aussi, que l’histoire du colonialisme. Il y a deux cents ans, les colons punissaient sévèrement tout Polynésien qui croyait en ses cultes ; aujourd’hui la descendance des
premiers juge celle des seconds, métis ou pas, qui revendique avoir la foi : c’est justement ça, le problème.