Jeudi 20 novembre 2008 4 20 /11 /Nov /2008 01:25

Elle aime courir pieds nus dans l'herbe humide de ton jardin, décorer ton chat  avec des guirlandes rouges jusqu'à l'étranglement, elle aime regarder les vaches en coin, elle aime renifler l'intérieur des livres tout neufs, elle aime porter les chaussettes de son père, la robe de chambre de son père, les tee shirts de son père, elle aime dormir à la place de son père.
C'est ta fille, ta o'e tamahine.

Elle aime t'envoyer des fleurs, même si tu es loin, elle aime briser les vases lorsque tu l'insultes, elle aime dire le contraire de ce que tu dis, elle aime caresser la peau de ton visage, elle aime poser sa tête sur ta poitrine. Elle aime entendre ta voix, elle aime écouter tes prières en tahitien, quand tu te recueilles sur la tombe de ta grand-mère.

C'est ta fille.

Elle aime quand les autres ne jugent pas, elle aime quand les autres la laissent seule, elle aime flotter sur le dos quand il n'y a pas de vagues, elle aime se réveiller le matin avec le chant des oiseaux, elle aime que le monde soit de toutes les couleurs, elle aime regarder la lune en pensant qu'elle y posera les pieds un jour, elle aime regarder les montagnes de son pays, emmitouflées dans des écharpes de coton gris et blancs, c'est ta fille.

Elle aime regarder les rayons de soleil pris au piège dans les toiles d'araignées, à l'aube. Elle aime l'odeur des feuilles mortes et des champignons que tu viens tout juste de ramasser. Elle aime goûter à ta confiture de framboises et de fraises, elle aime sentir sur son ventre les félins qui ronronnent, elle aime tous les chiens qui ont la galle qui sont seuls et qui puent, elle aime les gens qui sont écolos et qui défendent les animaux. Et puis elle aime aussi le uru cuit au feu de bois, tremper le uru dans du punupuatoro bien gras et bien salé. Ah ça oui, elle aime manger, ta o'e tamahine.

Ces gens qui blessent les chevaux avec leurs mâchettes parce qu'ils ne broutent pas au bon endroit, elle aime pas. Ces trois personnes qui ont battu, frappé au visage et arraché l'oeil d'un homme, de leur propre main, mardi dernier, à Faa'a, elle aime pas non plus.
C'est ta fille.

Elle aime pas ceux qui exploite la culture pour se faire de l'argent. La théorie de Marx, elle aime pas non plus, ta fille.

Elle aime pas les faschos, les phallocrates, elle aime pas avoir toujours raison, ta fille. Elle aime pas ceux qui aiment le pouvoir, elle aime ceux qui n'en ont pas et qui continuent à croire que le monde est juste et sincère, ta fille. Elle aime pas les gens qui ont tout plein de relations partout, et qui tirent les ficelles quand ils en ont besoin. Elle aime les gens qui connaissent personne et qui sont heureux comme ça. Elle aime regarder les gens que personne ne connaît, faire attention à eux. Elle est toujours à la recherche de ce que les autres n'ont pas, ta fille.

Les essais nucléaires, elle aime pas. Les Tahitiens qui vivent dans des boites en contreplaquer, sans eau ni électricité, elle a du mal à accepter, ta o'e tamahine. ça lui fait mal. Alors, ben elle aime pas.


Elle aime avoir tort parfois, elle aime faire des erreurs de choix, de jugements, de vie, elle aime savoir qu'elle n'aura pas assez d'une vie pour tout comprendre et tout savoir, ta fille. Elle aime The house of the rising sun de Nina Simone, elle aime les gens qui disent pardon, même quand ils n'ont pas toujours tort, ta fille.

Elle aime savoir que tout ce qu'on lui a donné, peut repartir comme ça, dans un coup de vent, elle aime s'attacher à rien depuis que la maison a brûlé, ta fille. Elle aime manger. Elle aime rêver. Elle aime pas parler avec les gens qui ne l'aiment pas, ta fille.

Elle aime son père, elle aime son père, elle aime, elle aime, elle aime son père, elle aime ses frères, elle aime son pays, elle aime tous les enfants de son pays, même s'ils sont violents, même s'ils sont méchants, elle t'aime toi, et elle ne sera jamais parfaite, ta fille. Elle a un gêne de résistance à l'alcool, le poil dru de ses ancêtres bretons, elle a le cheveu doré de ses ancêtres celtes, le caractère fougueux de ses tupuna romains, et son être tout entier était un fer chauffé et rouge, que Dieu aurait trempé dans l'eau froide de la rivière. Elle ne fera jamais de mal à personne, ta fille, il n'y a qu'elle qu'elle peut blesser et ça, tout le monde le sait.

Elle aime boire du jus de pamplemousse vert fraîchement pressé, elle aime appuyer contre son palais, avec la force de sa langue, les truffes au chocolat, elle aime pas les balances, les règles, les lois, les valeurs des autres. Elle aime respirer l'air marin, elle aime la brise, elle aime entendre les mo'o faire tac tac tac sur le plafond.

Elle aime la couleur de tes yeux, elle aime savoir que tu l'as portée neuf mois dans ton ventre, parce qu'il devait y faire chaud et que parfois même il y avait des bulles et des étoiles.

 

Elle aime savoir que tu prends soin de son père.



Elle t'aime, tout simplement, ta fille.  Elle t'aimera jusqu'au bout, et même encore plus loin.

ta o'e tamahine.

Par Ariirau - Publié dans : la tribu
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Vendredi 14 novembre 2008 5 14 /11 /Nov /2008 00:25


C'est l'éphémère.
Un lampadaire, plus haut que l'arbre,
En arrière plan, l'astre lumineux,
plus bas que le rose, le mauve,
et le noir reste éphémère. J'ai tiré le rideau blanc.


Il est ainsi, pour un instant, dans l'éphémère, avant de vivre le crépitement du feu sans fin.

Il veut être cendre, plutôt que chair, c'est l'éphémère qui porte son seing. Ainsi est-il né, a-t-il vécu, ainsi il est mort, sans être enterré.
Il veut que ses cendres s'imprègnent de l'air et s'étouffent sans comprendre, au creux de nos mains.


Le cancer a gagné son combat sur la vie, et mon oncle, cette nuit, s'est éteint.


C'est l'éphémère.
Et le soleil s'est enfoui dans les bras de ton arbre.


Jamais je n'ai vu cet homme pleurer, jamais je ne l'ai entendu se plaindre.
Il avait de la rage à son coeur accrochée, et aucune tendresse que celle de ses petits enfants, n'aurait pu l'étreindre.
Jamais de gentils mots, toujours de la fatalité, beaucoup de fierté, jamais il n'avait mal, jamais je ne l'ai entendu se plaindre.


Le noir est éphémère, il ne marque que pour quelques heures les couleurs assemblées, il ne fait que passer, jusqu'à l'aube désirée. Il est mort endormi, sans souffrance.

Souviens-toi des oranges sur la cheminée, des sourires de tes filles, du regard de ton frère. Souviens-toi de tes frères, souviens-toi de ta femme.


Une vie bien remplie par le manque de la sienne, mon oncle s'est endormi, il est déjà trop loin pour que je lui confie ma peine.

Par Ariirau - Publié dans : lettres
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Mercredi 12 novembre 2008 3 12 /11 /Nov /2008 23:54

Remerciement au photographe Benjamin BOCCAS, Benjamin dans le Formol @ http://www.benjaminboccas.com/


L’Humanité tout entière se plonge dans le sacrifice et l’adoration, où l’on ressent de l’amour lorsqu’on prie devant l’image d’un homme ensanglanté et cloué sur une croix, où l’on met dans le formol ce que l’on aime, pour ne pas le voir dépérir. Comme Benjamin dans le formol, comme Léa grand-mère et sa seringue remplie d'un poison qui ouvre la porte à l'immortalité et à la stérilité. 

C'est l'immobilité d'un visage, d'une tête dans le formol, qui me repousse à ce jour...

Son corps était là, étendu dans le cercueil, et tout autour, les culs écrasés sur leurs chaises, des serviettes éponges sur l’épaule, les pleureuses brisaient le silence, avec ces gémissements communs que l’on entend pendant les visites au mort. Les bercements du deuil, trempés dans la moiteur, venaient de ces nombreuses femmes qu’il avait séduites, il avait des enfants à gauche et à droite, il en avait un peu partout, le Corse. Même pas fichu d’en déclarer un seul, ce Corse. Parmi eux, il y en avait une, elle s’appelait Léa, et allez comprendre pourquoi elle aimait cet homme qui l’avait reniée, plus que sa propre mère.

 

Elle l’aimait à tel point, ce père, qu’elle piqua son visage au formol.

À l’insu des autres lorsqu’elle fut seule dans la pièce où reposait le cercueil, pour conserver la tête de ce papa qu’elle trouvait tellement beau, elle s’était procurée, je ne saurai jamais comment, du formol. A l’aide d’une seringue, elle piqua la tête de son père au formol, à plusieurs endroits, mais il n’en restait pas assez pour le reste du corps, dont le cercueil devait être renvoyé en Corse.

 

Léa grand-mère était ainsi une femme de l’excès. Son amour pour le père était plus profond que l’amour de certains pour le Christ. La tête dans le formol ou la dent de son défunt mari qu’elle portait en pendentif, ne relevait pas uniquement du fétichisme, mais de l’adoration, du refus de la séparation. A-t-elle pensé, ma grand-mère, à la dégradation et à la putréfaction du corps de son père, qui conserverait la même tête, au fil du temps, dans ce cercueil ? Il était beau,  tellement beau, justifiait-elle. La transgression ne lui faisait pas peur, aveuglée, obstinée pour ne pas dire, obsessionnelle.

 

Sa mère, Lucie avait un front très large et un œil qui regardait ailleurs ; elle était douce, elle jouait de l’accordéon. Tellement effacée, effacée par sa propre fille et par les autres, qu’on n’est même pas sûrs de savoir où est sa tombe, aujourd’hui.

 

Sûr, il aimait bien Léa, puisqu’exceptionnellement, il lui avait accordée une terre dans son testament, mais ses enfants, les vrais, ceux qui portent son nom Corse, ils ont réglé les choses autrement.

 

Ce père fictif, aussi accessible et énigmatique que le Christ,  eut une carrière bien remplie. Un gouverneur, un homme politique, un grand homme, qui avait transmis, à défaut de son patrimoine et de son nom, sa mégalomanie et cet esprit vendetta. Pour moi, qui ai voulu trancher ce gène de la rancune, comme l’on amputerait un membre gangrené, le profil de cet homme est typique, politique, phallocrate inavoué, riche, une sensibilité écœurante pour les femmes, une lâcheté paradoxale du père qui se complait dans la polygamie tout en ne prenant pas soin de déclarer l’enfant.

 

Chez le Ma’ohi, si tu ne reconnais pas ton enfant, tu n’existes pas, mais pour elle, pour Léa, il n’y avait que lui qui existait, le Corse. Léa grand-mère était une enfant naturelle, qui ne voyait que par son père, un Dieu.

 

Et ce Corse, avec sa tête piquée au formol, il n’existe que dans le cœur de Léa grand-mère. Il a pris toute la place et il n’a rien laissé pour les autres. Léa était une femme sans demi mesure, extrêmement passionnée, qui pouvait être haineuse un instant puis pleine d’amour l’instant suivant.

Qui d’autre piquerait la tête de son papa au formol ?

 

 

Elle avait un cœur gros comme un trou noir où l’on s’engouffrait sans le savoir et sa mémoire était égale à son imagination, toutes deux de dimensions interstellaires. C’était une femme intelligente qui maniait parfaitement la langue française, le paumotu, la langue de Rapa, le Tahitien. Elle avait cette écriture penchée et appliquée. Elle savait presque tout faire, coudre des tifaifai, tresser le ni’au. Mais son côté obscur la mangeait trop. Elle était mauvaise gérante de son argent, le donnait sans s’attendre à être remboursée, et puis à sec, elle n’arrivait pas à payer ses dettes chez le Chinois ou ailleurs. Elle prenait à cœur les ragots qu’on lui contait, elle était trop facilement manipulable par les émotions. Elle déclarait trop facilement la guerre et elle était trop orgueilleuse pour faire la paix. Elle lisait les cartes de Tarot, allait chez le tahua, et vers la fin de sa vie, tous les matins elle se levait à cinq heures pour lire la bible. Après plus de dix années de silence, j’ai décroché le combiné, c’était en 1999. Je lui ai dis « allô, mamie ? C’est moi, Fanny. Tu sais, je ne t’oublie pas, je t’aime » Elle s’est mise à pleurer au téléphone, elle ne m’a rien dit, le sentiment était étrange. Je n’ai jamais douté que ma grand-mère m’aimait. Plusieurs fois avant ce coup de fil, j’avais essayé de la joindre, je tombais sur ces fa’a’amu qui ne lui transmettaient jamais les messages. J’avais abandonné depuis longtemps les lettres : une fille fa’a’amu les interceptait lorsqu’elle allait chercher son courrier et ma grand-mère ne les avait jamais lues.

 

Bien des fois, Léa grand-mère est venue dans mes rêves, une fois en appelant au secours. Je volais alors jusqu’au , j’essayais de la tirer de là en attrapant sa main, je n’avais pas peur, de la puissance coulait dans mes veines, je n’étais plus moi mais autre chose. Le noir l’a absorbée, comme l’éponge absorbe le sang. Une autre fois, il a fallu que j’aille la récupérer au fin fond de la montagne et que je la conduise, sur une falaise abrupte, au risque de tomber dans le ravin à tout moment. J’ai finalement réussi à la reconduire jusqu’à Tipaerui. Je supporte à peine d’aller sur sa tombe. Son recueillement c’est la poisse incarnée, le « moki » ou « muki », toutes les ondes négatives culbutent mon existence, des jalousies, de la haine, de l’usurpation, et l’échec. Alors, j’ai prié, pour apprendre à lui pardonner. Et quand elle vient dans mon rêve, c’est un cauchemar, c’est la mort. Dernièrement elle m’a annoncé la mort de mon époux. J’ai crié dans ce rêve, j’ai sursauté. J’ai vécu intensément l’angoisse de cette mort. Le corps qui reposait sur la table n’était pas le sien, mais celui de l’homme que j’aimais.

 

Léa grand-mère n’est pas en paix, on la tourmente.

Léa grand-mère, elle a piqué la tête de son père au formol, en cachette, quand il était exposé dans son cercueil, parce qu’elle le trouvait tellement beau son père. Mais du formol, il n’y en avait pas assez pour tout le corps, que la tête. Oui, elle a piqué la tête de son père avec du formol.

 

Lorsqu’elle est venue à nous, à quelques mois de sa propre mort le 26 octobre 2000, Léa grand-mère nous a apporté deux portraits peints: l’un d’elle, et l’autre portrait, c’était la tête de l’Autre, son idole de père. Une tête toute ronde, presque plastique, qui nous sourit et nous on ne comprend pas pourquoi il nous sourit, puisqu’il a renié sa descendance. Mais il est là, sur le tableau et je me demande ce que je peux bien avoir de lui et je constate : rien, même pas le nom, même pas d’amour, je ne ressens rien pour lui. Mais Léa grand-mère a toujours été comme ça, elle a toujours idolâtré des hommes qui en avaient rien à fiche d’elle.

C’est pareil pour Gaston Flosse, de son vivant, si jamais l’un de nous avait prononcé un mot de travers, elle nous reniait. Pourtant, lui, est-ce qu’il sait que ma grand-mère a existé ? Ou l’a-t-il regardée comme ça, comme on regarde les cocotiers quand on est dans la voiture ? Elle faisait tuer ses cochons, sauf la grosse truie noire pour laquelle elle s’était prise d’affection, elle préparait tout à la venue du Tahoera’a Huiraatira, elle les recevait comme des rois : Ils venaient, parlaient, mangeaient et repartaient. A cause d’elle, qui a marché sur les pas de son père Corse, en désespérant d’être reconnue par des gens qui l’écrasaient, on a tout perdu. Je me suis promis de payer d’indifférence ces hommes qui sont sûrs de tout et d’eux-mêmes et c’est tellement facile de palper la répugnance du fat, de celui qui a tous les pouvoirs et qui se pense au dessus des autres, par ces accomplissements politiques et autres. Le destin de ces grands est conservé impeccablement dans du formol.

Mais l’immortalité, c’est la stérilité.

 

Léa a piqué la tête de son père au formol. Oui, elle a fait ça, mais il n’y avait pas assez de formol pour le corps. Alors aujourd’hui, j’imagine la tête de son papa bien conservée, mais le reste…

 

Le formol, dans lequel on place ces fœtus, dans lequel Benjamin a mis sa tête, qui ressemble étrangement au Christ.

 

Lorsque j’ai séjourné, à l’âge de 9 ans, dans sa maison de Takapoto, je n’avais pas le droit de sortir, j’étais la petite fille popa’a, avec plein de bobos sur les jambes. Léa grand-mère demandait à ma cousine d’étaler de la pâte dentifrice Colgate sur mes jambes, et quelques temps après c’était un mélange de citron avec du monoï sensé faire partir les moustiques. Tu parles d’un ra’au.

Et puis il y avait cette photo encadrée, juste à côté de son canapé, un homme en képi, grand, avec un double menton.

-         Qui c’est mamie ?

-         C’est mon grand frère.

-         Comment s’appelle-t-il ?

-         Il s’appelle Charles de Gaulle.

Et bien sûr, je l’avais crue. Elle avait l’air tellement sincère. Son deuxième mari était noir de peau, je l’aimais bien et il m’aimait bien aussi ; assise sur ses genoux quand j’étais petite, j’étais si blanche et lui si noir. Jamais il n’a levé la voix sur moi, jamais non plus il ne m’a tirée par les cheveux pour m’attraper, toujours sur les autres gosses. Il buvait de l’eau de Cologne, ces bouteilles d’eau de Cologne, en verre transparent, au bouchon vert.

 

A Takapoto, leur maison avait été construite en plein sur l’endroit où les ancêtres balançaient les prépuces des zizis circoncis.

 

Non, mamie Léa, je ne ressemble en rien à ton Corse, mais comme toi, j’aime voir et reconnaitre l’existence de ceux qu’on ne voit pas, qu’on ne voit plus. Ton formol, c’est mon encre.

 

Je ressemble contre mon gré, à Léa grand-mère dans ma volonté de conserver de la mort ceux qui m’ont quitté, je remplace le formol par l’écriture. J’aime regarder la toile d’araignée que personne ne remarque ou j’aime déposer des fleurs sur la tombe esseulée d’une personne qui m’est inconnue. Je me dirige toujours vers ceux dont on ne parle pas.

 

Parfois il m’arrive de vouloir l’oublier. Mais elle revient toujours, Léa.

Il y a quelques jours, lors du salon des Australes dans le hall de l’Assemblée de la Polynésie française, je marchais à côté des expositions des chapeaux tressés par des femmes de Rapa. Et l’une d’entre elle a dit en reo ma’ohi :

-         Regardez c’est la mo’otua de Léa, elle est toute blanche

-         La mo’otua de Léa l’institutrice ? Léa la femme de Moni ?

-         Oui !

J’ai souri, et elles m’ont regardée, certaines en riant. Aujourd’hui elle n’existe que par moi et je la pleure à l’intérieur tout en étant en colère, parce que si elle avait été un homme, que j’avais été sa fille, elle ne m’aurait sans doute pas reconnu. Mais voilà, quand on est femme, il est impossible de ne pas reconnaître l’enfant qui sort du ventre. Mais il est possible de l’abandonner. Ce qu’elle a choisi de faire, avec ma mère.

 

 Le corps de son père fictif était là, étendu dans le cercueil, et autour, les culs écrasés sur leurs chaises, avec des serviettes éponges sur l’épaule, les pleureuses brisaient le silence, avec ces gémissements communs que l’on entend pendant les visites au mort. Les bercements du deuil, trempés dans la moiteur, venaient de ces nombreuses femmes qu’il avait séduites, il avait des enfants à gauche et à droite, il en avait un peu partout, le Corse.

 

A un moment précis, alors qu’il n’y avait plus personne pour veiller le mort, Léa  grand-mère s’est introduite dans la pièce, avec dans son panier, une seringue remplie de formol.

 

Elle l’a regardé et elle a trouvé son père tellement beau, il était l’amour de sa vie et le reste n’était que de la merde. Elle a voulu que son corps résiste au temps et rapidement elle a sorti la seringue du sac, et elle a piqué à plusieurs endroits du visage, la tête de son propre père, au formol.

 

C’est comme ça,
quand on veut défier le temps.
On utilise du formol.

Ou de l’encre.

 

 

 

Par Ariirau - Publié dans : la tribu
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Mercredi 12 novembre 2008 3 12 /11 /Nov /2008 23:25

193 années plus tard, Opuhara renaît de son passé, et sa mémoire est réhabilitée doucement, sur la toile du net, ou sur une pierre. Cet homme sans visage pour notre Histoire s'est démarqué de ses contemporains, au combat, en usant d'armes traditionnelles, non pas de poudre à canon. Le 12 novembre 1815, il périt, ainsi fut son destin et celui de notre Histoire, qu'on ne réécrira pas.

Le plus grand ennemi du Tahitien ne fut que le Tahitien.
Le passé est en face de toi et l'avenir derrière toi: le passé, tu dois le connaître, ton avenir, tu ne sais jamais à quoi il ressemble.

Sur ce site:
http://opuhara.over-blog.fr/ vous en apprendrez plus sur Opuhara, et vous pourrez, peut-être, regarder votre passé en face.

Par Ariirau - Publié dans : Que me veut le mo'o?
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Jeudi 30 octobre 2008 4 30 /10 /Oct /2008 23:40

Regarde-moi, Gauguin est mort, Gauguin n'est plus. 
Tranchons la mangue, observons son plus beau profil, et son noyau fibreux et brun, comme la couleur de nos vies.

Regarde-moi, Gauguin est mort, Gauguin n'est plus.
Marchons pieds nus, sur la terre, jusqu'au sable,
tranchons la vie et son plus beau profil, jusqu'à son noyau pourpre, comme la couleur de ta robe.


Regarde-moi, ma sœur, Gauguin n'est plus, Gauguin est mort.
Courons ensemble, jusqu'à l'océan et goûtons le sel porté par les vents, tranchons la mer, caressons son plus beau profil, couleur aubaine, comme la couleur de nos vies.

Gauguin est mort, Gauguin n'est plus,
tranchons les silences, observons leur plus tristes profils,
effleurons des doigts leurs noyaux fibreux et tristes,
couleur ébène, comme la couleur de tes cheveux.

Regarde-moi, Gauguin est mort, Gauguin n'est plus,
et nous ne sommes plus figées comme des natures mortes,
filles amères, lorsque nous sommes jeunes,
femmes sucrées, lorsque nous sommes mûres,
nos mafatu boum boum à travers l'univers,
sans prétendre immortaliser ce que le Créateur peut nous reprendre.

à chaque instant, le monde bouge,
il tranche la mangue,
amère ou sucrée,
jusqu'à son noyau fibreux.

Regarde-moi, ma sœur.

Remerciement Photo: "Avec les Yeux de Gauguin", de R.D, sur http://tahitinui.blog.lemonde.fr/page/2/

 Mauruuru Regina.

Par Ariirau - Publié dans : Je vous aime moi non plus
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