Mercredi 8 octobre 2008 3 08 /10 /Oct /2008 20:37

E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ?
A ta mémoire, une bougie et des mots.

Alors qu'ils jouaient tous les deux près d'une rivière, Aroatua vit son petit frère, Temahana, mourir sous ses yeux, d'une crise d'épilepsie. A cette époque, l'épilepsie était encore un mal incompris. Le sentiment d'impuissance de voir son petit frère s'étouffer sans pouvoir rien y faire, a certainement tracé le destin de mon arrière arrière grand-mère, qui vécut assez longtemps pour me voir naître.

Aroatua Richmond est née en 1886 à Kaukura. Enfant d'une grande fratrie, elle eut le destin d'une fille unique, en étant fa'a'amu, avec son frère Temahana, par le couple Maire qui ne pouvait pas avoir d'enfants. Ils vivaient du côté de Fare Ute. Tellement saisis de chagrin, ils prirent le corps de leur fils et l'enterrèrent à l'intérieur du fare, dans la cuisine. Ils pleurèrent et pleurèrent, tandis qu'Aroatua, elle, s’était emmurée dans l'image des derniers instants de son frère qu'elle n'avait pas pu sauver.

 

Ils ont placé le corps du petit Temahana au centre de la cuisine, sous terre, à l'intérieur du fare, parce qu'ils ne voulaient pas se séparer de lui.

 

Aussi sans doute, existait-il un sentiment de culpabilité, de ne pas avoir pu préserver la vie d'un enfant qu'on leur avait confié.

 

Le père géniteur, famille Richmond, lorsqu'il apprit que les Maire avaient enterré son fils dans leur maison, est arrivé chez eux, bien enragé, avec la ferme intention de reprendre Aroatua. La vue de leur souffrance a balayé toutes ses intentions, il est retourné sur ses pas en laissant derrière lui, sa fille.

 

Parce qu'Aroatua était tout ce qui leur restait du goût de la vie.

Aroatua était une enfant qui, je l'imagine, parlait peu, mais lorsqu'elle parlait, c'était  en tahitien. Maman, lorsqu'elle vient à Tahiti, prie en tahitien, pour lui souhaiter la paix et le repos, pour lui dire qu’elle conserve la gratitude envers elle, de son enfance et de l'éducation qu'elle a reçue. 

Gratitude, pour ces biberons d’huile de foie de morue, la cueillette du coton, les cannes à sucres, gratitude pour les tâches à la maison, pour la préparation du café qu’elle grillait tous les matins très tôt, qu’elle moulait pour Aroatua et le chef de famille, Georges Poroi. Gratitude également pour sa vie de jeune femme, lorsqu’elle était hôtesse sur les lignes interinsulaires et qu’Aroatua et Tihoti l’attendaient aux descentes d’avion, car ils voyaient d'un mauvais oeil l'intérêt des hommes pour les jeunes hôtesses de l'air. Très protecteurs et très exigeants, mais très aimants de leur mo’otua blonde, ma mère.

Aroatua vivait avec son époux, Georges Poroi, dans une maison, où, jusqu'à l'arrivée du CEP, il n'y avait pas de frigidaire. Mais comment faisiez vous pour le lait? On vivait bien, on ne tombait jamais malade, le ma'a était toujours frais, répond ma mère.

C'est Aroatua qui nous a donnés les prénoms que nous portons. Aroatua a choisi, pour ma mère Teioa...i, c'est un prénom sacré, très long, qu'elle nous a légués, qui nous appartient, que nous retrouvons dans notre généalogie, jusqu'en 1859, toujours porté par des femmes.  Aroatua est la mère de Benjamin Poroi, mon grand oncle, dit "tamin" pour les amis, dit "tonton Ben" pour moi, il vit à Faa'a.

Dans notre culture, celle des silences pour les autres et des palabres entre nous, je confesse la fascination que j’éprouve envers mon aïeule. A sa mort, ils ont brûlé tous ses vêtements, parce que c’est aussi dans notre tradition de ne pas conserver ce qui appartient aux morts. Encore moins ce qui appartenait à Aroatua qui avait un don particulier.

Le Feu n'atteindra pas Aroatua.

Mamie a récupéré du feu un manteau de soie, doublé, au col Mao, d’une telle épaisseur, d’une couture si serrée, si précise.

Le feu avait percé quelques endroits de la parure presque royale d'Aroatua, qui vivait pourtant dans un bien modeste fare, et que j’ai retrouvée, en 2006, fourrée dans un sac poubelle de la maison de mon frère, sans doute à cause de l'humidité.

Par instinct, j'ai confié le manteau de soie à ma mère, sachant qu'elle l'emmènerait loin d'ici : en novembre 2006, la maison de grand frère brûlait et nous perdions tout dans l’incendie, clichés des années quarante, tifaifai cousus à la main par notre tupuna, Tifaifai bien conservés qui avaient plus de trente ans d'âge, manuscrits et lettres, bibliographies, diplômes et interview de thèse, photos encadrées, livres dédicacés et disques vinyl, les livres de Matamimi, mes archives de journaux, les peintures et poèmes de notre frère aîné, la vie de plusieurs générations calcinée en trente minutes. Rien n'a résisté au feu, sauf, étrangement un petit morceau de dalle, à l'entrée de la maison, sous laquelle le grand-père Galenon avait enterré les placentas de mes frères.

Il ne nous restait que les vêtements que nous portions. Toamiti n'a plus parlé pendant une semaine. Et le manteau de soie d'Aroatua n'avait pas brûlé, il était auprès de ma mère. Dépossédée de tout, des terres, d'un toit, d'un passé et d'une langue, je pensais à ce que m'avaient légués mes aïeux: E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ? 
 

Avant de confier cet objet centenaire à des mains protectrices, je l’ai essayé, et en le mettant, j’avais palpé l’existence d’Aroatua. De savoir qu’elle avait été matière, quand je ne la connais qu’esprit, la transgression était trop tentante d’entrer dans la parure de mon aïeule. Je me suis toisée dans ce manteau de soie qui descendait jusqu’au genou. Ses fils dorés noyés dans l’émeraude et surtout l’épaisseur du doublage donnaient cette impression de carapace, presque d’un vêtement de guerrier, pourtant si féminin. En portant cette blouse, quelques minutes, je voulais qu’elle sache que j’existais à travers elle et que je l’aimais, que c’était la seule chose d’elle qui me restait. Cette brève transgression fut naïve mais certainement pas irrespectueuse.

 

Aroatua était menue, mais elle avait en elle une lucidité et un esprit de persuasion puissants ; ce qu’elle souhaitait, elle obtenait. Ce qu’elle voyait en rêves, se réalisait aussi. C’est ainsi qu’elle me fascine, tant ce qu’on me raconte d’elle, témoignages de ces gens qui ne mentent pas, m’inspire l’envie de perpétrer sa mémoire. Un jour, un homme avait fait souffrir ma mère ; Aroatua, en colère, avait crié en tahitien: "Tu te casseras le bras, cette semaine!". L'autre était parti en lui riant au nez. Il s'est cassé le bras, dans la semaine, et il n'a plus cherché à revoir Aroatua. Il peut en témoigner encore aujourd'hui: il vit dans le quartier de la Mission.

Parce qu'Aroatua était vraiment exceptionnelle, il est très difficile de comprendre aujourd’hui la banalité de ma vie, ce commun de nos petits destins et cette impuissance qui ressort quotidiennement de nos actes.

Elle fit un rêve étrange qui l'avait beaucoup perturbée et elle avait dit à ma mère, que ses enfants seraient traités comme des étrangers sur leurs propres terres. En espérant contourner le destin, Aroatua a fait en sorte qu'aucun de nous trois n'hérite de terres aux Tuamotu.
Mais aussi doué soit-on, en prédiction et en paroles fatales, on n'efface pas l'écriture de nos vies et ce qui doit être sera.

 

Quarante années passées après ce rêve, la prophétie d'Aroatua s'est réalisée pour chacun de nous trois et en octobre 2000, après avoir renoncé à contre cœur, à l’héritage de ma grand-mère, poursuivie après sa mort, par des corbeaux de médisances et des créanciers qui profitèrent de notre peine et de notre éloignement pour secouer des fausses factures, je suis devenue étrangère sur ma propre terre. Accueillie aussi, après 15 ans d'absence, comme une étrangère par les gens de mon pays. E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ?

Comme rien ne se fait jamais au hasard, Toi qui accueille les enfants des autres dans ta maison, qui les nourrit comme tes propres enfants, veille à ce qu'ils ne te fassent pas ce que les autres nous ont fait à nous.
Ainsi, Georges Poroi avait dit à sa petite fille, Léa, lorsqu'elle était revenue à la maison, avec dans les bras, l'enfant d'une autre femme:

Tu ne prends même pas soin de ta propre fille et tu veux élever les enfants des autres? Ton geste, c'est ta descendance qui le paiera cher.


Le vieux Poroi ne pensait pas si bien dire.
Finalement, notre histoire, c'est celle de notre pays, un pays qui a tout donné à l'autre, qui a délaissé ses propres enfants. Un pays qui a donné des terres, qu'il doit racheter aujourd'hui, comme ce qui est en train de se passer là bas, à Uturoa. Aujourd'hui, combien d'entre nous doivent acheter la terre, pour être chez soi? Il n'y a pas de place pour l'amertume dans nos coeurs, car le leg le plus précieux est celui de la mémoire. On ne peut pas la brûler, ni la voler.


E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ?

Mon ancêtre à moi, s’appelait Aroatua
 Et ton ancêtre à toi, comment s'appelait-elle?

Aroatua Richmond, fa'a'amu Maire, épouse Poroi, a légué à l'enfant de sa 4ème génération, un beau manteau de soie.
Une existence retransmise par écriture, dans une ère de la banalité et du commun, noyée dans les mondes parallèles où aucun destin, aussi exceptionnel soit-il, ne peut vraiment percer..
.

Aroatua, E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ? Un pays et quelques rêves auxquels je m'accroche. Un pays que je n'abandonnerai pas, comme j'ai pu, par lâcheté, abandonner tout le reste...

 

Par Ariirau - Publié dans : la tribu
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Mardi 7 octobre 2008 2 07 /10 /Oct /2008 19:45

"Pour satisfaire au goût de tous, on y a envoûté tous ces artistes... Bousquet et son fantastique sur la pirogue..." écrit la narratrice de MATAMIMI à sa fille.


(cette toile, à gauche, s'intitule "Motoro")



Ce "fantastique sur la pirogue", est un tableau qui s'intitule, en fait "Le Sexe des Anges" et qui n'est pas à vendre, puisqu'il est dans la chambre de l'enfant du peintre. Je ne peux pas expliquer pour quelle raison exactement j'avais été marquée par ce tableau qui est en phase avec MATAMIMI: mais il faut connaître la fin de ce roman pour le comprendre et parfois accorder à notre instinct plus de raison, qu'à notre conscience.

ci dessous: "Mais où est donc Ornicar?"
Lorsqu'on entre dans la demeure de Bousquet, il y a des toiles au mur, des toiles au sol, un peu partout. C'est un autre monde qui cohabite avec notre réalité, comme si, sur ses peintures, vivait un monde parallèle.

Deux tableaux m'ont marqué tellement ils sortent de l'ordinaire de ce qu'on peint ici: Le poids des Maux, une création pesante et touchante pour tout écrivain qui a pu connaître à un moment de sa vie, la censure des autres, parce qu'on écrit parfois, des choses qui gênent et qu'on veut faire taire. Cette toile unique exprime une angoisse vécue; étrangement mon écriture semble communier avec certaines de ses peintures, alors que je ne rencontre Bousquet qu'occasionnellement et si peu, que dans la 'sphère artistique'.

Mais il en est ainsi du domaine des arts, nous ne communiquons entre nous que par ce que nous créons et pas autrement.

Une autre peinture, qu'il a 'accroché' dans sa cuisine, est un clair obscur, qui mélange deux époques, à la fois médiévale et moderne. Attablés, quelques êtres humains dans toute leur laideur et dans toute leur humanité. Un tableau très marquant...

Bousquet peint beaucoup le mouvement. La lumière est parfois à l'intérieur des corps. Les êtres semblent sortir d'un ailleurs, d'une autre dimension. Ils émettent une sorte d'énergie, semblent raconter une histoire. On retrouve dans ces peintures, des couleurs de mon pays, comme le vert émeraude, l'or, l'ocre, le bleu.

La bio de l'auteur est disponible sur le site de la Galerie des Tropiques. Extrait:

Né en 1961, dans une banlieue de PARIS, Jean-Luc BOUSQUET est un nomade sans racine.

Enfant rêveur et introverti, le dessin fait partie de sa respiration. Il grandit au HAVRE, dans un décor de zone industrielle et d'architecture de reconstruction hâtive d'après guerre. Port quand même. Port surtout. Porte ouverte sur les espaces maritimes. L'Angleterre au bout de la Manche.L'âge d'or du ROCK'N ROLL, de la POP MUSIC et de la B.D qu'il savoure et pratique en amateur avec quelques copains.

Cependant, le ciel plombé et les engelures lui donnent des envies de soleil. Il liquide des études littéraires qui lui ouvrent les portes de la manutention et des containers, des docks et autres fosses amères...

Jean Luc BOUSQUET exposera ses toiles du vendredi 10 octobre 2008 (à partir de 18 heures en présence de l'artiste) au samedi  18 octobre 2008, à la Galerie des Tropiques -
Tel : 689 - 410 500; E mail : galeriedestropiques@mail.pf
http://galerie-des-tropiques.com

Pour joindre directement l'artiste:

bousquet.jl@ifrance.com



Par Ariirau - Publié dans : culture 2008
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Lundi 6 octobre 2008 1 06 /10 /Oct /2008 02:29



cliquez sur l'image


VISION

TERRE NOUVELLE,
SOUFFLE NOUVEAU,
NOUVELLE CIVILISATION,
EPOQUE NOUVELLE.
UNE VIE NOUVELLE.

ME VOICI AVEC DE NOUVEAUX YEUX,
REMPLIS DE CONVOITISE, PLEIN DE REVES
EBLOUIS DE L'ECLAT DE L'ARGENT.
J'AI QUITTE MON PAYS,
J'AI QUITTE MES PARENTS.

PARCE QUE TU AS BRILLE A MES YEUX,
O TAHITI LA GRANDE,
ALORS IL Y EUT DES ECLAIRS DANS MON AME
A CAUSE DE TA BRILLANCE.

J'AI PENSE QUE TU DETENAIS
LE SECRET DE LA VIE.


MOEMOEA

FENUA API, MATAI API
MARAMARAMA API, TAU API
ORARAA API.
VAU TEIE I TE MATA API,
I TE MATA NOUNOU,
I FAAHEITAOTOA
I TE ANAPA O TE MONI.
UA FAARUE AU U TAU FENUA,
UA FAARUE AU I TAU NA METUA.

O OE I ANAPA UIRA AE
HOAHOA ATU TAU VARUA
I TE PURA NO OE E TAHITI NUI,
I FAATORO AI TE MANAO E:
"TEI IA OE RA TE PARAU NO TE ORA"

HENRI HIRO

Par Ariirau - Publié dans : le goût du jour
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Vendredi 3 octobre 2008 5 03 /10 /Oct /2008 19:15

« Ne me regarde pas, regarde la caméra, ça va aller ! » Je t’entends encore, Claude, lorsque tu m’avais invitée sur ton plateau l’année dernière. Claude Ruben, je suis bien triste aujourd’hui d’apprendre que tu es parti. J’aimais entendre ta voix sucrée lire des extraits de romans. Tu vas nous manquer. De l’autre côté, il y a quelques petits anges, dont un en particulier, qui te saluera, pour moi.  Mais il paraît que dans l’autre monde, le temps n’existe pas. Alors, nos petites vies sur terre, sont des battements de cils dans le royaume des cieux. Nana Claude, mais je te le dis : j’ai du mal à croire que tu es parti, c’est sans doute pourquoi je ne te dis que « Nana ». Parce que je sais qu’il n’y a pas grand-chose qui nous sépare de toi.

Par Ariirau - Publié dans : lettres
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Jeudi 2 octobre 2008 4 02 /10 /Oct /2008 19:00
Par Ariirau - Publié dans : couleurs et sons de mon île
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