Dimanche 12 octobre 2008 7 12 /10 /Oct /2008 23:50



la brise s'étouffait sous une chaleur de plomb; 
les cailloux éparpillés cajolaient nos semelles.

Ce jour là, j'ai aperçu un bataillon de Ti'i et quelques pingouins.

....

Ce jour là, j'ai senti le parfum vert quelques pamplemousses à 500 francs le sac, sur l'étal couvert d'un pareu rouge.

Et derrière un chérubin insolent de Nuku Hiva, au nez retroussé et aux boucles noires, me montrait toutes ses dents.

....


J'ai vu aussi la bête énorme et épuisée, sur un lit de terre sèche et de quelques pailles.


Impressionnante et colossale, la belle bête au cuir roux brun.
...









Ce jour là à Faa'a, j'ai touché des yeux toutes les couleurs de notre pays,

un bataillon de Ti'i,




du chocolat au cramoisi,



Et du côté de la vannerie,
reposait cette natte des Australes dont la confection n'avait pas vu passer les heures.


Quelques chapeaux tressés en fibres de noix de coco exhibaient une plume d'oiseau...



Et certains de ces ramages me rappelaient ton souvenir et les ornements de ton fare, maman.




ce jour là, je ne savais plus où regarder... tout était si lourd, tout était nacré.
Beaucoup trop royal, beaucoup trop sacré.


Des branches de coraux, des grappes de raisins, des fibres de bourre de coco, c'est une autre vie que subit la matière, lorsqu'elle est prise et tissée par les doigts paumotu.


Ce jour là à Faa'a, trois petits cochons noirs s'exerçaient à la course dans un enclos de 4 mètres carrés,


et trois balais niau languissaient quelques secousses.
...


















des balais niau qui me rappelaient ton fare.
Et ces hivers emmaillotés dans des toiles d'araignées, lorsque papa dépoussiérait les stères de bois dans notre cave.




 
J'observais la petite, qui les yeux grands ouverts, observait le lapin, qui les yeux fermés rêvait d'être ailleurs.








Ce jour là, deux brebis tenaient compagnie à un misérable bouc plein de rancoeur, confondant leurs panses avec un punching ball, j'ai passé mon chemin.




Des ananas, un petit arbre de vingt ans proposé à dix milles francs, du taro, et






et la foule,
                                                     et la foule,














et la foule...




















Par Ariirau - Publié dans : culture 2008
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Jeudi 9 octobre 2008 4 09 /10 /Oct /2008 19:17



Notre mère est le genre de femme à te balancer une bombe de flytox sur la tête si tu l'embêtes. Moi, c'est le pot de beurre de cacahuètes sur le frigo, quand on m'embête: ça n'a forcément pas le même effet dramatique, et puis, quand il faut nettoyer avec l'éponge après, accroupie, on n'a pas l'air fin. A chaque génération son truc. Ma mère c'était la bombe de Flytox, moi c'est le pot de skippy. J'ai un lien particulier avec le beurre de cacahuète. J'en mangeais à grosses cuillérées avec du camembert quand j'étais enceinte de Matamimi.

La bombe de flytox, c'est efficace, ça remet les idées en place, je la conseille à tous les couples, qui à un moment ou à un autre, en ont marre de voir la tronche boudeuse de l'autre. La bombe de flytox te permet de voir plein d'étoiles et d'avoir plein de bisous après; elle désintègre toutes les insultes et sa vaporisation extermine les pollutions verbales. La bombe de Flytox est très efficace contre les maris embêtants dont la boîte crânienne est d'une épaisseur raisonnable pour amortir une chute.

Sur la photo, notre mère a dix-neuf ans, sur le point de tomber enceinte d'un homme qu'elle ne veut pas épouser. Et lui non plus d'ailleurs n'a pas envie de se marier, il jettera au feu son alliance pendant la nuit de noce et il ira bringuer avec ses copains, tous des vieux pépés aujourd'hui.

Le jeune époux est fils de grande famille, les G., c'est de la crème : on demande à notre mère, issue d'une famille modeste pour ne pas dire autre chose de plus dégradant, de signer un contrat de mariage dans lequel elle ne réclamera rien, ni terres ni bien. Une femme qui est du genre à te balancer une bombe de flytox sur la tête quand tu l'embêtes, n'est pas du genre à réclamer ce qui ne lui appartient pas, alors ça n'a pas été un problème de signer ce contrat de mariage.

Et c'est comme ça, qu'en 1965, alors que son deuxième enfant ne sait pas encore marcher, qu'elle quitte un domicile de violence, d'ecchymoses, de cris et de larmes, avec deux marmots sur les bras, et une valise, pour se réfugier dans la maison de sa mère, qui voulait, à son tour, tout commander de sa vie. Ni une ni deux, le jour suivant son divorce, notre mère sort en boîte, elle ramasse un légionnaire qui se faisait passer pour un Allemand et qui zieutait sa copine. Ni une ni deux, elle envoie les faire part de mariage avant de prévenir le principal intéressé: mon père. Et c'est comme ça qu'elle s'est libérée d'un premier mari qui ne s'est aperçu de son absence qu'une semaine après son départ, et qu'elle s'est libérée d'une mère qui voulait tout commander dans sa vie.

Aujourd'hui, ce premier homme dit que c'est elle, qu'il a toujours aimé. Ben oui, c'est toujours comme ça. On fait du mal et puis on aime. Il s'est bien occupé de moi quand j'avais besoin de lui, il est aux petits soins avec ses mo'otua.  

Notre mère avait bien grossi après toutes ces épreuves, et sur le scooter avec mon père, qui était alors un petit gringalet, ils ont failli se péter la figure plusieurs fois dans les virages, et chez nous, à Tahiti, il y a beaucoup de virages.

Son premier mari, elle n'en dit jamais de mal, pourtant il l'avait frappée plusieurs fois, dans le ventre et au visage, et elle l'avait assommé net avec une bombe flytox. Le voyant évanoui, par terre, avec un petit peu de sang sur le front, notre mère avait ameuté les proches et le mari avait émergé en voyant autour de lui tous ces visages consternés. Il y avait plein d'étoiles et voir le visage de notre mère tout dépité et coupable, l'avait fait rire. Ben c'est tant mieux.

Notre mère était du genre à ne pas nous laisser dormir le dimanche matin. A huit heures, elle passait l'aspirateur pour faire du bruit, en cognant dans nos portes. La semaine, elle criait fort le matin "DEBOUT!" et comme je n'avais pas envie qu'elle répète, je me forçais à me lever, encore dans un état comateux, j'étais fiu avant d'avoir commencé ma journée.

Notre mère était du genre à balancer toutes nos affaires à la fenêtre, si notre chambre n'était pas en ordre, le genre à proposer du jambon de porc à manger à mes copains musulmans, notre mère était du genre à m'acheter des pantalons à rayures, même si j'avais déjà des grosses fesses à l'âge de quinze ans. Elle était comme ça.

Notre mère aimait faire la bringue, et elle avait transformé, avec mon père, le grenier en "Tahiti bar", lieu d'enivrement et de danse tamure et j'en passe, où les invités, supplice extrême, devaient veiller à ne pas rater la marche dans les escaliers pour retrouver leur matelas ou le carrelage, selon l'état d'ébriété dans lequel ils étaient.

Notre mère est devenue fonctionnaire en faisant une addition. Elle est entrée dans le bureau du chef, qui lui a sorti une addition à faire de tête de plus de vingt lignes, et c'est comme ça qu'elle est devenue fonctionnaire.

Notre mère a un accent pour les Français et au travail, elle s'est faite plusieurs fois traitée "d'étrangère, voleuse du pain des Français"  au téléphone seulement; parce que c'est toujours plus facile d'insulter les gens au téléphone. Et puis, elle se mettait à pleurer à chaque fois qu'il y avait un reportage sur Tahiti à la télé et je pleurais avec elle sans comprendre pourquoi. Ah regarde c'est mea ma, et mea ma! ah mon pays, je suis triste! je suis si triste! bouhh! Et mon père qui disait: ça recommence encore? allons maman, ressaisis-toi! Et elle répondait en sanglots Tu peux pas comprendre! j'ai quitté mon pays pour toi! Pour venir vivre dans la grisaille!



Aujourd'hui, la femme à la bombe de Flytox, après 37 ans de vie dans son petit village de Mayenne, elle est devenue toute blanche, et si elle n'avait pas la langue de ses ancêtres sur la bouche, on la prendrait facilement pour une Polonaise.

Elle m'appelle ce matin pour me dire qu'elle a des maux d'estomac. La cause de ce stress, c'est l'anti virus Norton, qui a affiché une boite de dialogue sur son ordinateur: Si vous voulez protéger votre ordinateur, il faut acheter l'anti virus Norton, le meilleur des antivirus.


Et blah blah blah, tu te rends compte ma fille, j'en ai parlé à mes copines, je n'en dors plus, qu'est-ce que je dois faire? je ne pouvais plus attendre, j'ai appelé ton cousin Dom', qui devait m'installer l'antivirus Avast, mais Dom' ne pouvait pas venir tout de suite, et blah blah blah, alors j'ai vu monsieur X qui m'a dit "Madame Richard je peux vous arranger ça" et blah blah blah, et alors maintenant je suis embêtée parce qu'il a fallu deux heures pour enlever l'antivirus Norton.J'en suis malade, tu te rends compte..

Et pendant qu'elle me parle au téléphone, je vais aux toilettes le vini à la main; assise sur le trône de l'humanité, concentrée sur l'anxiété maternelle du 21ème siècle, c'est à dire, l'antivirus Norton, éventuelle cause d'un éventuel ulcère:

- attends là, tu te rends malade pour un antivirus? attends là, qu'est ce que tu me fais maman? Arrête un peu, l'autre jour tu étais dans tous tes états parce que tu n'avais plus de son, mais c'est parce que tu avais cliqué sur "silence", alors bon, quand même, et t'as fait déplacé cousin à cause de ça!... c'est pas ça la vie, y' a pire quand même! tu te rends malade pour un ordinateur...
 

Elle continue sans m'entendre bien sûr, parce que, quand c'est moi qui parle, elle n'écoute pas, mais quand c'est mon frère, elle écoute. Quand c'est moi, elle parle et j'écoute. Elle écoute seulement si ma voix atteint des aigus exceptionnels. C'est notre mère.

-Ton cousin Dom' m'a dit "Mais enfin tatie, tu aurais dû m'attendre avant de toucher à ton ordi!" blah blah blah,

je tire la chasse d'eau, elle entend mais ça ne l'arrête pas, et

blah blah blah
.

- à part ça, tout va bien? Oui, ça va.

- Ok alors, nana!

Quand je pense que ma mère était le genre de femme à te balancer une bombe de flytox sur la tête si tu l'embêtais, et qu'aujourd'hui elle ne dort plus pour un antivirus qui fait c... tout le monde et à cause duquel on ne peut plus chatter sur msn... et que madame a peur d'allumer son ordi.

Il est loin de temps des années soixante dix, de la pilule, du scooter, des féministes et de la bombe de flytox balancée sur la tête du mari embêtant,
hein maman?

Allez, pour me faire pardonner, maman chérie, écoute ça (il faut cliquer sur "écoute ça"), et si tu braves ton angoisse de l'antivirus, tu pourras entendre les voix de ton pays....




Par Ariirau - Publié dans : la tribu
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Mercredi 8 octobre 2008 3 08 /10 /Oct /2008 20:37

E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ?
A ta mémoire, une bougie et des mots.

Alors qu'ils jouaient tous les deux près d'une rivière, Aroatua vit son petit frère, Temahana, mourir sous ses yeux, d'une crise d'épilepsie. A cette époque, l'épilepsie était encore un mal incompris. Le sentiment d'impuissance de voir son petit frère s'étouffer sans pouvoir rien y faire, a certainement tracé le destin de mon arrière arrière grand-mère, qui vécut assez longtemps pour me voir naître.

Aroatua Richmond est née en 1886 à Kaukura. Enfant d'une grande fratrie, elle eut le destin d'une fille unique, en étant fa'a'amu, avec son frère Temahana, par le couple Maire qui ne pouvait pas avoir d'enfants. Ils vivaient du côté de Fare Ute. Tellement saisis de chagrin, ils prirent le corps de leur fils et l'enterrèrent à l'intérieur du fare, dans la cuisine. Ils pleurèrent et pleurèrent, tandis qu'Aroatua, elle, s’était emmurée dans l'image des derniers instants de son frère qu'elle n'avait pas pu sauver.

 

Ils ont placé le corps du petit Temahana au centre de la cuisine, sous terre, à l'intérieur du fare, parce qu'ils ne voulaient pas se séparer de lui.

 

Aussi sans doute, existait-il un sentiment de culpabilité, de ne pas avoir pu préserver la vie d'un enfant qu'on leur avait confié.

 

Le père géniteur, famille Richmond, lorsqu'il apprit que les Maire avaient enterré son fils dans leur maison, est arrivé chez eux, bien enragé, avec la ferme intention de reprendre Aroatua. La vue de leur souffrance a balayé toutes ses intentions, il est retourné sur ses pas en laissant derrière lui, sa fille.

 

Parce qu'Aroatua était tout ce qui leur restait du goût de la vie.

Aroatua était une enfant qui, je l'imagine, parlait peu, mais lorsqu'elle parlait, c'était  en tahitien. Maman, lorsqu'elle vient à Tahiti, prie en tahitien, pour lui souhaiter la paix et le repos, pour lui dire qu’elle conserve la gratitude envers elle, de son enfance et de l'éducation qu'elle a reçue. 

Gratitude, pour ces biberons d’huile de foie de morue, la cueillette du coton, les cannes à sucres, gratitude pour les tâches à la maison, pour la préparation du café qu’elle grillait tous les matins très tôt, qu’elle moulait pour Aroatua et le chef de famille, Georges Poroi. Gratitude également pour sa vie de jeune femme, lorsqu’elle était hôtesse sur les lignes interinsulaires et qu’Aroatua et Tihoti l’attendaient aux descentes d’avion, car ils voyaient d'un mauvais oeil l'intérêt des hommes pour les jeunes hôtesses de l'air. Très protecteurs et très exigeants, mais très aimants de leur mo’otua blonde, ma mère.

Aroatua vivait avec son époux, Georges Poroi, dans une maison, où, jusqu'à l'arrivée du CEP, il n'y avait pas de frigidaire. Mais comment faisiez vous pour le lait? On vivait bien, on ne tombait jamais malade, le ma'a était toujours frais, répond ma mère.

C'est Aroatua qui nous a donnés les prénoms que nous portons. Aroatua a choisi, pour ma mère Teioa...i, c'est un prénom sacré, très long, qu'elle nous a légués, qui nous appartient, que nous retrouvons dans notre généalogie, jusqu'en 1859, toujours porté par des femmes.  Aroatua est la mère de Benjamin Poroi, mon grand oncle, dit "tamin" pour les amis, dit "tonton Ben" pour moi, il vit à Faa'a.

Dans notre culture, celle des silences pour les autres et des palabres entre nous, je confesse la fascination que j’éprouve envers mon aïeule. A sa mort, ils ont brûlé tous ses vêtements, parce que c’est aussi dans notre tradition de ne pas conserver ce qui appartient aux morts. Encore moins ce qui appartenait à Aroatua qui avait un don particulier.

Le Feu n'atteindra pas Aroatua.

Mamie a récupéré du feu un manteau de soie, doublé, au col Mao, d’une telle épaisseur, d’une couture si serrée, si précise.

Le feu avait percé quelques endroits de la parure presque royale d'Aroatua, qui vivait pourtant dans un bien modeste fare, et que j’ai retrouvée, en 2006, fourrée dans un sac poubelle de la maison de mon frère, sans doute à cause de l'humidité.

Par instinct, j'ai confié le manteau de soie à ma mère, sachant qu'elle l'emmènerait loin d'ici : en novembre 2006, la maison de grand frère brûlait et nous perdions tout dans l’incendie, clichés des années quarante, tifaifai cousus à la main par notre tupuna, Tifaifai bien conservés qui avaient plus de trente ans d'âge, manuscrits et lettres, bibliographies, diplômes et interview de thèse, photos encadrées, livres dédicacés et disques vinyl, les livres de Matamimi, mes archives de journaux, les peintures et poèmes de notre frère aîné, la vie de plusieurs générations calcinée en trente minutes. Rien n'a résisté au feu, sauf, étrangement un petit morceau de dalle, à l'entrée de la maison, sous laquelle le grand-père Galenon avait enterré les placentas de mes frères.

Il ne nous restait que les vêtements que nous portions. Toamiti n'a plus parlé pendant une semaine. Et le manteau de soie d'Aroatua n'avait pas brûlé, il était auprès de ma mère. Dépossédée de tout, des terres, d'un toit, d'un passé et d'une langue, je pensais à ce que m'avaient légués mes aïeux: E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ? 
 

Avant de confier cet objet centenaire à des mains protectrices, je l’ai essayé, et en le mettant, j’avais palpé l’existence d’Aroatua. De savoir qu’elle avait été matière, quand je ne la connais qu’esprit, la transgression était trop tentante d’entrer dans la parure de mon aïeule. Je me suis toisée dans ce manteau de soie qui descendait jusqu’au genou. Ses fils dorés noyés dans l’émeraude et surtout l’épaisseur du doublage donnaient cette impression de carapace, presque d’un vêtement de guerrier, pourtant si féminin. En portant cette blouse, quelques minutes, je voulais qu’elle sache que j’existais à travers elle et que je l’aimais, que c’était la seule chose d’elle qui me restait. Cette brève transgression fut naïve mais certainement pas irrespectueuse.

 

Aroatua était menue, mais elle avait en elle une lucidité et un esprit de persuasion puissants ; ce qu’elle souhaitait, elle obtenait. Ce qu’elle voyait en rêves, se réalisait aussi. C’est ainsi qu’elle me fascine, tant ce qu’on me raconte d’elle, témoignages de ces gens qui ne mentent pas, m’inspire l’envie de perpétrer sa mémoire. Un jour, un homme avait fait souffrir ma mère ; Aroatua, en colère, avait crié en tahitien: "Tu te casseras le bras, cette semaine!". L'autre était parti en lui riant au nez. Il s'est cassé le bras, dans la semaine, et il n'a plus cherché à revoir Aroatua. Il peut en témoigner encore aujourd'hui: il vit dans le quartier de la Mission.

Parce qu'Aroatua était vraiment exceptionnelle, il est très difficile de comprendre aujourd’hui la banalité de ma vie, ce commun de nos petits destins et cette impuissance qui ressort quotidiennement de nos actes.

Elle fit un rêve étrange qui l'avait beaucoup perturbée et elle avait dit à ma mère, que ses enfants seraient traités comme des étrangers sur leurs propres terres. En espérant contourner le destin, Aroatua a fait en sorte qu'aucun de nous trois n'hérite de terres aux Tuamotu.
Mais aussi doué soit-on, en prédiction et en paroles fatales, on n'efface pas l'écriture de nos vies et ce qui doit être sera.

 

Quarante années passées après ce rêve, la prophétie d'Aroatua s'est réalisée pour chacun de nous trois et en octobre 2000, après avoir renoncé à contre cœur, à l’héritage de ma grand-mère, poursuivie après sa mort, par des corbeaux de médisances et des créanciers qui profitèrent de notre peine et de notre éloignement pour secouer des fausses factures, je suis devenue étrangère sur ma propre terre. Accueillie aussi, après 15 ans d'absence, comme une étrangère par les gens de mon pays. E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ?

Comme rien ne se fait jamais au hasard, Toi qui accueille les enfants des autres dans ta maison, qui les nourrit comme tes propres enfants, veille à ce qu'ils ne te fassent pas ce que les autres nous ont fait à nous.
Ainsi, Georges Poroi avait dit à sa petite fille, Léa, lorsqu'elle était revenue à la maison, avec dans les bras, l'enfant d'une autre femme:

Tu ne prends même pas soin de ta propre fille et tu veux élever les enfants des autres? Ton geste, c'est ta descendance qui le paiera cher.


Le vieux Poroi ne pensait pas si bien dire.
Finalement, notre histoire, c'est celle de notre pays, un pays qui a tout donné à l'autre, qui a délaissé ses propres enfants. Un pays qui a donné des terres, qu'il doit racheter aujourd'hui, comme ce qui est en train de se passer là bas, à Uturoa. Aujourd'hui, combien d'entre nous doivent acheter la terre, pour être chez soi? Il n'y a pas de place pour l'amertume dans nos coeurs, car le leg le plus précieux est celui de la mémoire. On ne peut pas la brûler, ni la voler.


E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ?

Mon ancêtre à moi, s’appelait Aroatua
 Et ton ancêtre à toi, comment s'appelait-elle?

Aroatua Richmond, fa'a'amu Maire, épouse Poroi, a légué à l'enfant de sa 4ème génération, un beau manteau de soie.
Une existence retransmise par écriture, dans une ère de la banalité et du commun, noyée dans les mondes parallèles où aucun destin, aussi exceptionnel soit-il, ne peut vraiment percer..
.

Aroatua, E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ? Un pays et quelques rêves auxquels je m'accroche. Un pays que je n'abandonnerai pas, comme j'ai pu, par lâcheté, abandonner tout le reste...

 

Par Ariirau - Publié dans : la tribu
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