E aha tā ‘oe i tu’utu’u
nā ‘u ?
A ta
mémoire, une bougie et des mots.
Alors qu'ils jouaient tous les deux près d'une rivière, Aroatua vit son petit frère, Temahana, mourir sous ses yeux, d'une crise d'épilepsie. A cette époque,
l'épilepsie était encore un mal incompris. Le sentiment d'impuissance de voir son petit frère s'étouffer sans pouvoir rien y faire, a certainement tracé le destin de mon arrière arrière
grand-mère, qui vécut assez longtemps pour me voir naître.
Aroatua Richmond est née en 1886 à Kaukura. Enfant d'une grande fratrie, elle eut le destin d'une fille unique, en étant fa'a'amu, avec son
frère Temahana, par le couple Maire qui ne pouvait pas avoir d'enfants. Ils vivaient du côté de Fare Ute. Tellement saisis de chagrin, ils prirent le corps de leur fils et l'enterrèrent à
l'intérieur du fare, dans la cuisine. Ils pleurèrent et pleurèrent, tandis qu'Aroatua, elle, s’était emmurée dans l'image des derniers instants de son frère qu'elle n'avait pas pu
sauver.
Ils ont placé le corps du petit Temahana au centre de la cuisine, sous terre, à
l'intérieur du fare, parce qu'ils ne voulaient pas se séparer de lui.
Aussi sans doute, existait-il un sentiment de culpabilité, de ne pas avoir pu préserver la
vie d'un enfant qu'on leur avait confié.
Le père géniteur, famille Richmond, lorsqu'il apprit que les Maire avaient enterré son
fils dans leur maison, est arrivé chez eux, bien enragé, avec la ferme intention de reprendre Aroatua. La vue de leur souffrance a balayé toutes ses intentions, il est retourné sur ses pas en
laissant derrière lui, sa fille.
Parce qu'Aroatua était tout ce qui leur restait du goût de la vie.
Aroatua était une enfant qui, je l'imagine, parlait peu, mais lorsqu'elle parlait, c'était en tahitien. Maman, lorsqu'elle vient à Tahiti, prie en tahitien, pour lui souhaiter la
paix et le repos, pour lui dire qu’elle conserve la gratitude envers elle, de son enfance et de l'éducation qu'elle a reçue.
Gratitude, pour ces biberons d’huile de foie de morue, la cueillette du coton, les cannes à sucres, gratitude pour les tâches à la maison, pour la préparation du café qu’elle
grillait tous les matins très tôt, qu’elle moulait pour Aroatua et le chef de famille, Georges Poroi. Gratitude également pour sa vie de jeune femme, lorsqu’elle était hôtesse sur
les lignes interinsulaires et qu’Aroatua et Tihoti l’attendaient aux descentes d’avion, car ils voyaient d'un mauvais oeil l'intérêt des hommes pour les jeunes hôtesses de l'air. Très protecteurs
et très exigeants, mais très aimants de leur mo’otua blonde, ma mère.
Aroatua vivait avec son époux, Georges Poroi, dans une maison, où, jusqu'à l'arrivée du CEP, il n'y avait pas de frigidaire. Mais comment faisiez vous pour le lait? On vivait bien, on ne
tombait jamais malade, le ma'a était toujours frais, répond ma mère.
C'est Aroatua qui nous a donnés les prénoms que nous portons. Aroatua a choisi, pour ma mère Teioa...i, c'est un prénom sacré, très long,
qu'elle nous a légués, qui nous appartient, que nous retrouvons dans notre généalogie, jusqu'en 1859, toujours porté par des femmes. Aroatua est la mère de Benjamin Poroi, mon grand oncle,
dit "tamin" pour les amis, dit "tonton Ben" pour moi, il vit à Faa'a.
Dans notre culture, celle des silences pour les autres et des palabres entre nous, je confesse la fascination que j’éprouve envers mon aïeule. A sa mort, ils ont brûlé tous ses vêtements,
parce que c’est aussi dans notre tradition de ne pas conserver ce qui appartient aux morts. Encore moins ce qui appartenait à Aroatua qui avait un don particulier.
Le Feu n'atteindra pas Aroatua.
Mamie a récupéré du feu un manteau de soie, doublé, au col Mao, d’une telle épaisseur, d’une couture si serrée, si précise.
Le feu avait percé quelques endroits de la parure presque royale d'Aroatua, qui vivait pourtant dans un bien modeste fare, et que j’ai retrouvée, en 2006, fourrée dans un sac poubelle de la
maison de mon frère, sans doute à cause de l'humidité.
Par instinct, j'ai confié le manteau de soie à ma mère, sachant qu'elle l'emmènerait loin d'ici : en novembre 2006, la maison de grand frère brûlait et nous perdions tout dans
l’incendie, clichés des années quarante, tifaifai cousus à la main par notre tupuna, Tifaifai bien conservés qui avaient plus de trente ans d'âge, manuscrits et
lettres, bibliographies, diplômes et interview de thèse, photos encadrées, livres dédicacés et disques vinyl, les livres de Matamimi, mes archives de journaux, les peintures et poèmes
de notre frère aîné, la vie de plusieurs générations calcinée en trente minutes. Rien n'a résisté au feu, sauf, étrangement un petit morceau de dalle, à l'entrée de la
maison, sous laquelle le grand-père Galenon avait enterré les placentas de mes frères.
Il ne nous restait que les vêtements que nous portions. Toamiti n'a plus parlé pendant une semaine. Et le manteau de soie d'Aroatua n'avait pas brûlé, il était auprès de ma mère. Dépossédée
de tout, des terres, d'un toit, d'un passé et d'une langue, je pensais à ce que m'avaient légués mes aïeux: E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ?
Avant de confier cet objet centenaire à des mains protectrices, je l’ai essayé,
et en le mettant, j’avais palpé l’existence d’Aroatua. De savoir qu’elle avait été matière, quand je ne la connais qu’esprit, la transgression était
trop tentante d’entrer dans la parure de mon aïeule. Je me suis toisée dans ce manteau de soie qui descendait jusqu’au genou. Ses fils dorés noyés dans l’émeraude et surtout l’épaisseur du
doublage donnaient cette impression de carapace, presque d’un vêtement de guerrier, pourtant si féminin. En portant cette blouse, quelques minutes, je voulais qu’elle sache que j’existais à
travers elle et que je l’aimais, que c’était la seule chose d’elle qui me restait. Cette brève transgression fut naïve mais certainement pas irrespectueuse.
Aroatua était menue, mais elle avait en elle une lucidité et un esprit
de persuasion puissants ; ce qu’elle souhaitait, elle obtenait. Ce qu’elle voyait en rêves, se réalisait aussi. C’est ainsi qu’elle me fascine, tant ce qu’on me raconte d’elle, témoignages
de ces gens qui ne mentent pas, m’inspire l’envie de perpétrer sa mémoire. Un jour, un homme avait fait souffrir ma mère ; Aroatua, en colère, avait crié en tahitien: "Tu te casseras le
bras, cette semaine!". L'autre était parti en lui riant au nez. Il s'est cassé le bras, dans la semaine, et il n'a plus cherché à revoir Aroatua. Il peut en témoigner encore
aujourd'hui: il vit dans le quartier de la Mission.
Parce qu'Aroatua était vraiment exceptionnelle, il est très difficile de comprendre aujourd’hui la banalité de ma vie, ce commun de nos petits destins et cette impuissance qui ressort
quotidiennement de nos actes.
Elle fit un rêve étrange qui l'avait beaucoup perturbée et elle avait dit à ma mère, que ses enfants seraient traités comme des étrangers sur leurs propres terres. En espérant contourner
le destin, Aroatua a fait en sorte qu'aucun de nous trois n'hérite de terres aux Tuamotu. Mais aussi doué
soit-on, en prédiction et en paroles fatales, on n'efface pas l'écriture de nos vies et ce qui doit être sera.
Quarante années passées après ce rêve, la prophétie
d'Aroatua s'est réalisée pour chacun de nous trois et en octobre 2000, après avoir renoncé à contre cœur, à l’héritage de ma grand-mère, poursuivie après sa mort, par des corbeaux de médisances
et des créanciers qui profitèrent de notre peine et de notre éloignement pour secouer des fausses factures, je suis devenue étrangère sur ma propre terre. Accueillie aussi, après 15 ans
d'absence, comme une étrangère par les gens de mon pays. E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ?
Comme rien ne se fait jamais au hasard, Toi qui accueille les enfants des autres dans ta maison, qui les nourrit comme tes propres enfants, veille à ce
qu'ils ne te fassent pas ce que les autres nous ont fait à nous. Ainsi, Georges Poroi avait dit à sa petite fille, Léa, lorsqu'elle était revenue à la
maison, avec dans les bras, l'enfant d'une autre femme:
Tu ne prends même pas soin de ta propre fille et tu veux élever les enfants des autres? Ton geste, c'est ta descendance qui le paiera cher.
Le vieux Poroi ne pensait pas si bien dire. Finalement, notre histoire, c'est celle de notre pays, un pays qui a tout donné à l'autre, qui a délaissé ses propres enfants. Un pays qui a donné des
terres, qu'il doit racheter aujourd'hui, comme ce qui est en train de se passer là bas, à Uturoa. Aujourd'hui, combien d'entre nous doivent acheter la terre, pour être chez soi? Il n'y a pas de
place pour l'amertume dans nos coeurs, car le leg le plus précieux est celui de la mémoire. On ne peut pas la brûler, ni la voler.
E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ?
Mon ancêtre à moi, s’appelait Aroatua. Et ton ancêtre à toi, comment s'appelait-elle?
Aroatua Richmond, fa'a'amu Maire, épouse Poroi, a légué à l'enfant de sa 4ème génération, un beau manteau de soie. Une existence retransmise par écriture, dans une ère de la banalité et
du commun, noyée dans les mondes parallèles où aucun destin, aussi exceptionnel soit-il, ne peut vraiment percer...
Aroatua, E aha tā ‘oe i tu’utu’u nā ‘u ? Un pays et quelques rêves auxquels je m'accroche. Un pays que je n'abandonnerai pas, comme j'ai pu, par lâcheté, abandonner
tout le reste...