Article du 24 avril 2008, publié dans les Nouvelles de
Tahiti. Réaction aux propos anti-chinois de quelques personnalités locales et au vandalisme de la Statue du temple chinois, Kanti.
En 2007,
une représentante du parti indépendantiste avait dit, en pleine séance à l'assemblée, "Je ne suis pas raciste, mais les Chinois, il faut s'en méfier, ils s'incrustent partout."
Personne n'a réagi, comme si ce qu'elle venait de dire, était dans la norme.
Plusieurs épisodes sont intervenus, attaquant vivement la communauté chinoise de Tahiti, qui trop souvent, répond par des silences.
Suite aux propos de syndicalistes qui avaient exprimé leur inquiétude d'avoir un Chinois (qui est aussi polynésien qu'eux) à la tête de notre pays, la statue de Kanti avait été retrouvée souillée
de peinture noire, un dimanche matin.
L'écoeurement était général, la honte, aussi.
Le plus difficile à supporter, c'est le dénigrement de l'existence du racisme, au nom du facteur historique. Lorsqu'un mal n'est pas reconnu, on
ne peut pas en guérir. Surtout lorsqu'il avance masqué.
Dans ce texte, ce n'est pas mon intention de manquer de respect au symbole de la statue Kanti.
L'écrivain fera parler une statue de Socrate à celle de Charles de Gaulle, le dialogue se détache de / et observe la condition humaine, son égo. Un sentiment de profonde injustice envers une
communauté qui a tant fait pour la Polynésie et qui fait partie de ce pays, qui parle sa langue et qui vit sa culture, c'est ce sentiment qui m'a donnée envie d'écrire.
Et puis, malheureux le peuple qui fait de ses enfants des étrangers parce qu'ils n'ont pas la même couleur de peau que les ancêtres.
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De Kanti à Pouvanaa, de la Beauté à la Liberté, le chemin est court lorsque les hommes sont endormis, mais si long quand ils sont éveillés.
Lorsque je suis passée hier à côté de la statue de Kanti souillée au
visage, sur la cuisse, j'ai eu la nausée de ces ivresses racistes.
Je ne veux pas que mon pays couve en son sein de cette bêtise dangereuse dénigrée dans un premier temps et justifiée uniquement lorsqu'elle est prise au pied du mur. Le racisme.
J'avais dénoncé il y a 2 ans un racisme dont j'avais fait les frais, on m'a répondu que le racisme n'existait pas, on l'a même théorisé, intellectualisé. On
a donné au racisme une définition à géométrie variable en affirmant que c'est parce que nos ancêtres ma'ohi avaient subi le traumatisme de la colonisation que certains de mes
contemporains rejetaient ma faranitude aujourd'hui.
Nous nous faisons du mal à nous mêmes, pourquoi?
Que peut-on gagner à en vouloir à une catégorie de personnes qui font ou sont trop popa'a, trop chinois, nées ici ou pas?
Pourquoi le communiqué de monsieur T accuse les blessés du racisme de "ne pas se sentir polynésiens" quand c'est justement le contraire qu'on voulait lui faire comprendre, que c'est
parce qu'on est Polynésien qu'on réagit à de tels inepties; pourquoi légitimer le racisme par un "racisme social" tout droit importé de la galaxie Banlieue de planète Marx?
Pourquoi nous balancer de la douleur du Tibet pour justifier des propos imbéciles?
Et ce sentiment de tristesse est si lourd à porter, car nos plaintes n’ont pas d’écho, nous sommes sans défense quand on nous dit que c'est culturel, mais ce n'est pas dans la culture de mon
éducation de remettre en cause l'appartenance de qui que ce soit à nos îles. Est-ce dans la vôtre ?
Nos ancêtres seraient-ils heureux de constater quel traitement l'on fait à sa descendance
métisse, au nom d'une philosophie politique de revalorisation ethnique.
Nous sommes tous pris dans ce filet de pêche du monde: Nous sommes tous
Polynésiens et le monde nous ressemble.
Le racisme avance toujours masqué, affirme Emmanuelle Saada. ...
il prospère avec son bouclier anonyme, sur des blogs, sur des répondeurs radios et sur la statue de Kanti, le jour du Seigneur. Il est si difficile de lui donner un visage, à ce racisme anonyme, quand il nous reproche d'avoir le nôtre.
A quelques jours du départ de Césaire, l’Histoire nous joue des tours jusqu’à l’absurde : si les statues ne peuvent pas se défendre, les hommes, eux, le
peuvent. Finalement, ces vandales sont des impuissants et rien d’autre. Dans leur bêtise, je lis une certaine détresse.
J’imagine, avec un cœur d’enfant, la statue de Kanti, symbole de Beauté, se levant de
son socle en pleine nuit et descendant les rues de Papeete, jusqu’à celle de Pouvanaa a
Oopa :
« - Non mais t’as vu ce qu’ils m’ont fait ? J’étais bien tranquille dans mon coin, je n’embêtais personne, moi.
- Que veux-tu y faire Kanti ? Ils sont ingrats, moi, je n’ai droit aux fleurs qu’une fois l’an. Ils exploitent et interprètent mon combat comme ça leur plaît.
- Si les hommes s’en prennent aux statues, tu penses qu’ils finiront par s’en prendre aux hommes.
- Je suis sûr d’une chose : s’ils s’en prennent à moi, ils s’en prendront aux hommes.
- Et moi donc, alors ?
- Toi, Kanti, tu es divin, ce n’est pas pareil.
- Je suis plus que divin. Depuis qu’ils m’ont souillé, je suis aussi devenu humain. J’ai continué à sourire, j’ai siégé en méditant, pendant qu’ils pensaient vivre un grand moment de leur existence. La presse leur a donné raison.
- Si tu es resté de marbre pendant l’évènement Kanti, c’est parce que tu n’es qu’une statue, retourne sur ton socle. Et garde sur toi la souillure, pour leur rappeler leur honte.
- Parole sage pour un Metua : De la Beauté à la Liberté, le chemin est court quand les hommes sont endormis.
- Parole sage pour un symbole divin : Quand ils sont éveillés, la bêtise n’est qu’à un pas de leur lit. »
Lorsque je suis passée à côté de la statue de Kanti, qui siégeait sereine, malgré son visage souillé, j'ai pensé à la statue de Pouvanaa a Oopa et je me suis dit
"Et si c'était cette statue qu'on avait souillée?" que se passerait-il, aujourd'hui?
Il faut arrêter, là, tout de suite, avant que la plaie ne s'infecte. Il est temps de se réunir pour une bonne cause : l’acceptation de ce que nous sommes au 21ème siècle,
un peuple métis.
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