Mercredi 16 juin 2010
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J’aime sans doute les chapeaux blancs de Dubois. Sans
doute me rappellent-ils à un temps que ma mémoire a effacé le jour de ma naissance. Oui, parce que le tunnel est loin et long, jusqu’à la lumière du jour, jusqu’à l’air qui envahit nos poumons,
jusqu’au cri de la vie organique, matérielle, humaine. Le parcours jusqu’au premier souffle est tel un combat, qu’on oublie tout ce qu’on a pu vivre dans le ventre de nos mères ce jour où nous
ouvrons les yeux. Et nous naissons amnésiques, alors que nous connaissions déjà le monde, et les chapeaux blancs.
Oui, elles portaient toutes des chapeaux blancs, ou les cheveux serrés dans une natte, comme toi, ma
mère, ta mère, la mère de celle-ci, et cette mère ultime, dont le prénom commençait par la lettre A, prénom qui n’apparaissait nulle part ailleurs, icône d’amour, de force et de fragilité, sorte
d’Eve de notre généalogie de femmes, ancre de plomb d’une lignée d’ancêtres, de New York à Kaukura, de Kaukura à Tipaerui, de Rome à Papeete, d’Irlande à Tipaerui, de Bretagne jusqu’ici, de
Tipaerui jusqu’aux âmes, dans mon ventre.
Mais je l’aimerais, sans doute, plus, ce tableau de Dubois, si elles ne se ressemblaient pas toutes
autant. Parce que dans la vie, nos femmes sont charnues, fortes, plantureuses, quelques fois si fines, et les formes de leurs visages s’allongent ou s’arrondissent.
Et ce sont les tons de leurs voix, emmêlés dans la
louange au Seigneur, ces dimanches matins où le soleil ne brûle pas autant le bitume des rues de Papeete. Combien de fois nous sommes nous attristées, maman, lorsque nous écoutions toutes les
deux les chants des Protestantes qui faisaient vibrer en toi les cordes musicales de ton enfance et de ton éducation, en moi issue d’un autre monde, la voix d’une grand-mère qui m’avait déjà
remplacée pour ne pas souffrir.