‘La littérature ne permet-elle pas tous les devenirs ?... dès lors aucun passé même immémorial, ne peut, dans une certaine mesure,
se perdre, pas plus qu’aucune « bonne parole ne peut être close »' affirmait le poète Henri Hiro, en pensant à l’enfant du livre
des IMMEMORIAUX.
( photo du poète tahitien Henri Hiro, cliquez sur MANOA )
Jean SCELMA soumet ici une lecture critique des Immémoriaux de Victor Segalen. L'ouvrage est paru aux Editions
Haere Po.
Il est bien difficile de parler de Segalen, pour certains d'entre nous, sans sombrer dans la plaie de l'histoire coloniale. Pourtant Segalen était un écrivain à part, un anti-Loti.
Observateur passionné de l'autre, il avait couvé pendant plus de quatre années, une voix qui n'était pas la sienne dans le texte des Immemoriaux.
Peu m'importe, à moi qui suis une blanc-cassée, que Victor SEGALEN fut un être imprégné de culture coloniale; car rien, dans son texte, ne transpire la condescendance raciale ou le
chauvinisme. Il est le seul écrivain métropolitain du 19ème siècle, qui ait introduit le verbe polynésien, sans volontairement le tronquer ou l'amputer. Il a fait l'effort de l'autre en ouvrant
sa porte sur un monde souffrant le stéréotype et son roman est une antithèse entière, puisque les Immémoriaux ont fait de notre peuple ancestral, des inoubliables.
Le stéréotype, nous le retrouvons dans nos propres romans: à force de vouloir expulser le stéréotype, de prétendre dénigrer l'exotisme, certains d'entre nous n'ont fait que retourner la
couverture. Dire que notre Pays est noir équivaut à dire qu'il est blanc. En analysant l'exotisme, Segalen nous aide à mieux le comprendre, à mieux comprendre l'homme, tout simplement.
Ce roman des IMMEMORIAUX a été financé par la famille de Segalen et édité à compte d’auteur au Mercure de France, signé Max Anely à 1700 exemplaires. Le livre naît dans l’indifférence. « Nous avons de meilleurs romans à conseiller à nos lectrices » sort le Mois
littéraire. L’œuvre apparaît trop hybride. « Afin d’écrire sur les
nègres, il a voulu, je suppose, se faire une âme, une intelligence de nègre. Je crains qu’il n’ait finalement réussi. » (Journal « Roman et Vie » janvier 1908).
Comme quoi le monde de la production littéraire n'a pas beaucoup changé, on est seulement passé du noir au blanc et l'effet de mode
supplante la matière.
‘L’occident est devenu entropique, transformant toutes les cultures à son passage.’
Segalen fait le procès du colonialisme avant que celui-ci ne commence.
« les moyens d’usure de l’exotisme à la surface du globe : ce qu’on appelle le progrès »
Segalen a condamné les révolutions russe et chinoises parce qu’elles « ont détruit à ses yeux d’admirables fictions du monde »
Segalen était un exote total : il voulait « aimer son époque comme une patrie »
Incipit issu des IMMEMORIAUX :
« … voici la terre Tahiti. Mais où sont les hommes qui la peuplent ? Ceux-ci… ceux-là… des hommes Maori ? Je
ne les connais plus : ils ont changé de peau. »
XIXème siècle: la confrontation inégale
Au moment où débute le récit, règnent instabilité politique, grandes rivalités entre chefs depuis les escales régulières des européens.
Première partie de l'ouvrage de Jean SCELMA: présentation du récit
Le véritable « exote » est celui qui « dans les Mondes aux diversités merveilleuses,
sent toute la saveur du divers », « seuls goûteront pleinement l’admirable sensation, ceux qui sentiront ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont pas » (Essai sur l’Exotisme,
Esthétique du Divers)
L’imaginaire de Segalen trouve sa source dans le réel et l’exactitude. Il a enquêté durant son séjour, expérimenté une « ivresse » du séjour, qui donne un éclat euphorique à son œuvre.
(quelques) personnages: fictifs et réels, mélangés dans la fiction
PAOFAI : 40-60 ans. Grand prêtre du Marae de Papara à la jambe tatouée, un des 12 chefs arioi.
- 1er personnage qui se soit imposé à l’auteur. Réf : note manuscrite du 17 mars 1903 sur la résistance d’un vieil Haere Po…
TERII : né à Papara en 1773 ; a 24 ans au début du livre. Il est le pivot autour duquel s’organise le récit. A travers lui, l’évolution de la société
tahitienne. « Il y a chez lui une manière de héros. On craint pour lui, on espère pour lui » (critique Maurice Savin, Les cahiers du Sud,
1948) Terii change de noms au cours du récit.
TUPUA : pretre de Raiatea qui s’endormira sous l’effet du Kava.
POMARE : le roi usurpateur. Portrait peu flatteur. Né en 1774, mort en 1821 à 47 ans.
HAAMANIHI : grand prêtre d’Uturoa, ami de Wilson, capitaine du DUFF ; favorable aux missionnaires ; exprime l’ambition politique des pretres traditionnels.
TEAO : fondateur de la secte Mamaia (mama i-a/ils sont fous)
NOTE (Nott) : figure missionnaire qui restera à Tahiti 50 ans et y mourra.
Roman d’une Nation, roman d’une Parole
« A travers les visages pénétraient jusqu’au fond des poitrines, les formes familières des monts, le grand arc de corail, la couleur de la mer, et la limpidité des favorables
firmaments. » 83, Les Immémoriaux.
1-
L’ancienne société et sa culture
les ARIOI : culte à Oro, Dieu du plaisir ; théâtre, musique, danse, poésie. Recrutaient hommes et femmes dans toutes les classes sociales même chez les
arii. Le seul critère d’admission était d’être beau.
Les Arioi auraient pu remettre en question la hiérarchie de la société (ridiculisaient également prêtres etc dans des bouffonneries) mais les arioi étaient parfaitement intégrés dans le
système ; « la fête prouve que tout va bien dans la communauté et que chacun reste à sa place ».
- Mamaia, sont-ils fous ?
Jean Scelma analyse ce mouvement syncrétique, alliant des éléments chrétiens à l’ancienne religion. La meilleure façon de
célébrer la Vierge était d’organiser des orgies en son honneur. Teao, fondateur de la secte, se dit habité par le Christ.
MAMAIA :1er essai d’assimilation d’une culture étrangère. Christianisme revivifié par l’âme
tahitienne.
Paofai voit en eux des « sages » et non pas des fous. Cependant Paofai dit « gardez vous dans vos discours de mélanger les Dieux » « quand on les convie ensemble les
Dieux se battent et les hommes en pâtissent. Laissez Maria dans sa lune. Elle ne parle pas notre langage, comment nous entendrait-elle ? »
(21)
Segalen fait donc ici œuvre de justice[ …] L’immense désastre qu’il
impute aux missionnaires protestants rejaillit assurément sur tout le christianisme et sur sa propre foi.
( Ce qui interpelle ici, c'est l'exploitation de la folie, lorsqu'une personne ou un groupe de personnes, se démarquent de la norme et refusent le diktat d'une
religion, en la travestissant.)
L'Usurpation écrite dans notre histoire
Jean Scelma se réfère à Jean François Baré (Le Malentendu Pacifique)
: ‘dans le contexte politique tahitien comprenant
plusieurs centres, la notion d’usurpation ne fait aucun sens, sinon celui, implicite, de poser une monarchie là où elle n’existe pas encore (si tant est qu’elle n’existera jamais), pour pouvoir y
introduire des usurpateurs.’
Après la promulgation du code Pomare 1819, le roi n’est plus qu’un pantin manipulé, le code qui porte son nom est la loi des missionnaires.Le code Pomare : consécration d’un nouvel ordre, l’écriture gouverne par la loi. Pendant la bataille de FEI PI, les plombs de l’imprimerie eux-mêmes peuvent être transformés en balle et tuer.
Teao et MAMAIA sont condamnés par le tribunal, ils ne s’en étaient pas pris au Roi mais aux missionnaires : « s’en
prendre aux missionnaires c’est s’en prendre au Roi, c’est mépriser la loi qu’il vient de donner à son peuple » (Noté)
Henri Hiro joue dans "Les Immémoriaux": lui qui est le précurseur de notre écriture, qui est aussi la référence de la première génération
d'écrivains polynésiens, n'a pas rejeté Segalen "parce qu'il appartenait au siècle colonial". Il s'est ressourcé à partir du texte et l'a interprété, de la même façon que Jean Scelma s'en est
imprégné.
Le (bref) aperçu de l'étude de Jean Scelma demande aujourd'hui une continuité de la réflexion, plutôt que le rejet de l'écriture de l'autre.
Parce que la littérature est une parole qui n'a pas de fin, parce qu'une bonne parole ne peut être close, comme disait le poète, nous devons avoir l'intelligence de notre culture en acceptant la mémoire partagée. Tout roman est la projection d'un fantasme, même si sa volonté est de dépeindre la réalité.
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L’AENC rassemble aujourd’hui des auteurs d’horizons littéraires très différents.
Ils témoignent d’un pays et d’une époque.








