le goût du jour

Mardi 9 septembre 2008 2 09 /09 /Sep /2008 00:02

La littérature ne permet-elle pas tous les devenirs ?... dès lors aucun passé même immémorial, ne peut, dans une certaine mesure, se perdre, pas plus qu’aucune « bonne parole ne peut être close »' affirmait le poète Henri Hiro, en pensant à l’enfant du livre des IMMEMORIAUX.






( photo du poète tahitien Henri Hiro, cliquez sur MANOA )


Jean SCELMA soumet ici une lecture critique des Immémoriaux de Victor Segalen. L'ouvrage est paru aux Editions Haere Po.

Il est bien difficile de parler de Segalen, pour certains d'entre nous, sans sombrer dans la plaie de l'histoire coloniale. Pourtant Segalen était un écrivain à part, un anti-Loti.

Observateur passionné de l'autre, il avait couvé pendant plus de quatre années, une voix qui n'était pas la sienne dans le texte des Immemoriaux.

Peu m'importe, à moi qui suis une blanc-cassée, que Victor SEGALEN fut un être imprégné de culture coloniale; car rien, dans son texte, ne transpire la condescendance raciale ou le chauvinisme. Il est le seul écrivain métropolitain du 19ème siècle, qui ait introduit le verbe polynésien, sans volontairement le tronquer ou l'amputer. Il a fait l'effort de l'autre en ouvrant sa porte sur un monde souffrant le stéréotype et son roman est une antithèse entière, puisque les Immémoriaux ont fait de notre peuple ancestral, des inoubliables.

Le stéréotype, nous le retrouvons dans nos propres romans: à force de vouloir expulser le stéréotype, de prétendre dénigrer l'exotisme, certains d'entre nous n'ont fait que retourner la couverture. Dire que notre Pays est noir équivaut à dire qu'il est blanc. En analysant l'exotisme, Segalen nous aide à mieux le comprendre, à mieux comprendre l'homme, tout simplement.

Ce roman des IMMEMORIAUX a été financé par la famille de Segalen et édité à compte d’auteur au Mercure de France, signé Max Anely à 1700 exemplaires. Le livre naît dans l’indifférence. « Nous avons de meilleurs romans à conseiller à nos lectrices » sort le Mois littéraire. L’œuvre apparaît trop hybride. « Afin d’écrire sur les nègres, il a voulu, je suppose, se faire une âme, une intelligence de nègre. Je crains qu’il n’ait finalement réussi. » (Journal « Roman et Vie » janvier 1908). Comme quoi le monde de la production littéraire n'a pas beaucoup changé, on est seulement passé du noir au blanc et l'effet de mode supplante la matière.


L’occident est devenu entropique, transformant toutes les cultures à son passage.

Segalen fait le procès du colonialisme avant que celui-ci ne commence.



« les moyens d’usure de l’exotisme à la surface du globe : ce qu’on appelle le progrès »


Segalen a condamné les révolutions russe et chinoises parce qu’elles « ont détruit à ses yeux d’admirables fictions du monde »


Segalen était un exote total : il voulait « aimer son époque comme une patrie »


Incipit issu des IMMEMORIAUX :


« … voici la terre Tahiti. Mais où sont les hommes qui la peuplent ? Ceux-ci… ceux-là… des hommes Maori ? Je ne les connais plus : ils ont changé de peau. »


XIXème siècle: la confrontation inégale


Au moment où débute le récit, règnent instabilité politique, grandes rivalités entre chefs depuis les escales régulières des européens.


Première partie de l'ouvrage de Jean SCELMA: présentation du récit
 


 
Le véritable « exote » est celui qui « dans les Mondes aux diversités merveilleuses, sent toute la saveur du divers », « seuls goûteront pleinement l’admirable sensation, ceux qui sentiront ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont pas » (Essai sur l’Exotisme, Esthétique du Divers)

L’imaginaire de Segalen trouve sa source dans le réel et l’exactitude. Il a enquêté durant son séjour, expérimenté une « ivresse » du séjour, qui donne un éclat euphorique à son œuvre.

 

 (quelques)  personnages: fictifs et réels, mélangés dans la fiction

PAOFAI : 40-60 ans. Grand prêtre du Marae de Papara à la jambe tatouée, un des 12 chefs arioi.  

-         1er personnage qui se soit imposé à l’auteur. Réf : note manuscrite du 17 mars 1903 sur la résistance d’un vieil Haere Po…


TERII : né à Papara en 1773 ; a 24 ans au début du livre. Il est le pivot autour duquel s’organise le récit. A travers lui, l’évolution de la société tahitienne. « Il y a chez lui une manière de héros. On craint pour lui, on espère pour lui » (critique Maurice Savin, Les cahiers du Sud, 1948) Terii change de noms au cours du récit.

TUPUA : pretre de Raiatea qui s’endormira sous l’effet du Kava.

POMARE : le roi usurpateur. Portrait peu flatteur. Né en 1774, mort en 1821 à 47 ans.

HAAMANIHI : grand prêtre d’Uturoa, ami de Wilson, capitaine du DUFF ; favorable aux missionnaires ; exprime l’ambition politique des pretres traditionnels.

TEAO : fondateur de la secte Mamaia (mama i-a/ils sont fous)

NOTE (Nott) : figure missionnaire qui restera à Tahiti 50 ans et y mourra.



Roman d’une Nation, roman d’une Parole


« A travers les visages pénétraient jusqu’au fond des poitrines, les formes familières des monts, le grand arc de corail, la couleur de la mer, et la limpidité des favorables firmaments. » 83, Les Immémoriaux.



1-    

L’ancienne société et sa culture



les ARIOI : culte à Oro, Dieu du plaisir ; théâtre, musique, danse, poésie. Recrutaient hommes et femmes dans toutes les classes sociales même chez les arii. Le seul critère d’admission était d’être beau. 

Les Arioi auraient pu remettre en question la hiérarchie de la société (ridiculisaient également prêtres etc dans des bouffonneries) mais les arioi étaient parfaitement intégrés dans le système ; « la fête prouve que tout va bien dans la communauté et que chacun reste à sa place ».

-         Mamaia, sont-ils fous ?

Jean Scelma analyse ce mouvement syncrétique, alliant des éléments chrétiens à l’ancienne religion. La meilleure façon de célébrer la Vierge était d’organiser des orgies en son honneur. Teao, fondateur de la secte, se dit habité par le Christ.

MAMAIA :1er
essai d’assimilation d’une culture étrangère. Christianisme revivifié par l’âme tahitienne.

Paofai voit en eux des « sages » et non pas des fous. Cependant Paofai dit « gardez vous dans vos discours de mélanger les Dieux » « quand on les convie ensemble les Dieux se battent et les hommes en pâtissent. Laissez Maria dans sa lune. Elle ne parle pas notre langage, comment nous entendrait-elle ? » (21)

Segalen fait donc ici œuvre de justice[ …] L’immense désastre qu’il impute aux missionnaires protestants rejaillit assurément sur tout le christianisme et sur sa propre foi.

( Ce qui interpelle ici, c'est l'exploitation de la folie, lorsqu'une personne ou un groupe de personnes, se démarquent de la norme et refusent le diktat d'une religion, en la travestissant.)


L'Usurpation écrite dans notre histoire 

Jean Scelma se réfère à Jean François Baré (Le Malentendu Pacifique) : dans le contexte politique tahitien comprenant plusieurs centres, la notion d’usurpation ne fait aucun sens, sinon celui, implicite, de poser une monarchie là où elle n’existe pas encore (si tant est qu’elle n’existera jamais), pour pouvoir y introduire des usurpateurs.’

Après la promulgation du code Pomare 1819, le roi n’est plus qu’un pantin manipulé, le code qui porte son nom est la loi des missionnaires.Le code Pomare : consécration d’un nouvel ordre, l’écriture gouverne par la loi. Pendant la bataille de FEI PI, les plombs de l’imprimerie eux-mêmes peuvent être transformés en balle et tuer.

Teao et MAMAIA sont condamnés par le tribunal, ils ne s’en étaient pas pris au Roi mais aux missionnaires : « s’en prendre aux missionnaires c’est s’en prendre au Roi, c’est mépriser la loi qu’il vient de donner à son peuple » (Noté)

 www.ica.pf

 

 Henri Hiro joue dans "Les Immémoriaux": lui qui est le précurseur de notre écriture, qui est aussi la référence de la première génération d'écrivains polynésiens, n'a pas rejeté Segalen "parce qu'il appartenait au siècle colonial". Il s'est ressourcé à partir du texte et l'a interprété, de la même façon que Jean Scelma s'en est imprégné.

Le (bref) aperçu de l'étude de Jean Scelma demande aujourd'hui une continuité de la réflexion, plutôt que le rejet de l'écriture de l'autre.

Parce que la littérature est une parole qui n'a pas de fin, parce qu'une bonne parole ne peut être close, comme disait le poète, nous devons avoir l'intelligence de notre culture en acceptant la mémoire partagée. Tout roman est la projection d'un fantasme, même si sa volonté est de dépeindre la réalité.

 



 

Par Ariirau - Publié dans : le goût du jour
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Jeudi 28 août 2008 4 28 /08 /Août /2008 21:02

Jean Noel Chrisment a tout récemment reçu le 10ème prix du livre au salon du livre de Ouessant.

Mais un prix, autre qu'une reconnaissance et qu'un jugement du goût général, a peu de poids face à la lecture de Pollen, qui vous noue au ventre et demande une pause à l'annonce du deuil de son frère. Ce livre est beau, au sens propre et figuré. Mais qu'est-ce qu'un livre beau? sinon quelque chose qui vous marque et que vous ressentez encore, quatre mois après l'avoir lu. Humain et inhumain, unique et universel. Irremplaçable. Palpable.

Mais Pollen, ce n'est pas qu'un deuil, c'est une fécondation, un cycle.

La pollinisation n'est possible qu'avec une fleur d'une même espèce, et pourtant, Jean Noel Chrisment a réussi à marier des fleurs de l'hexagone à celle de mon pays. Une adaptation de ce recueil par le réalisateur Ange di Maria en un film, dans lequel joue John MAIRAI, dramaturge tahitien (Aita, Te Manu Tane), me paraissait tout d'abord inadaptée: comment faire transparaitre de la camomille, de l'épilobe, des acanthes, des "arums", dans mon pays qui ne souffre pas les quatre saisons?

J'avais oublié alors, que l'homme était, dans sa métamorphose et dans sa lancée, un "végétal" hors norme. Ici ou ailleurs, l'expérience de son mouvement serait imbibé de parfums similaires et de couleurs vives, vivantes.

Le mouvement, les couleurs, le filigrane, la décomposition, la virilité, la texture, la semence.

Ces mots flottent, à ma lecture de Pollen, mot d'origine latine qui signifie "farine".

Le pollen se laisse prendre par la brise, il se laisse porter sans pouvoir vivre contre son destin. L'écriture de Chrisment, dont le nom est transgressif, est
une poudre formée de grains microscopiques, produits par les étamines des plantes à fleurs, et dont chacun constitue un élément reproducteur mâle.

Reproducteur, mâle.
Etrangement la biologie se marie à l'irrationnel, je vois encore ce pas de l'homme, en avant, en mouvement, devenir transparent.

Sous le Pollen, il y a une "mélopée", ce qu'on appelle chez nous, un "orero". Le chant rythmé, monotone et triste, qui accompagne une déclamation.

René Char, poète de l'hexagone, pave le chemin:

 

"La réalité sans l'énergie disloquante de la poésie, qu'est-ce?"

Etrangement, au fil de ma lecture, je retiens un mot qui me fait penser à un autre mot, et que je retrouve deux pages plus loin, comme si je visualisais ce pollen, comme si le mot était ce grain microscopique qui nous mène ailleurs, plus loin, qui nous fait avancer, alors que l'on pense la mort comme statique, une mort tranchante.

Par exemple.

"Il n'y a pas de
bord,
de limite, au chagrin,
où l'effet de la mort
sur l'homme prenne fin
."

En note sur la page, j'écris: "désir, que la mort soit limitée, que le chagrin prenne fin. Désir de répit."
Je souligne, plus bas, dans le poème,

"Pas de bord, pas de rive
où s'interrompe le
malheur,
l'intransitive
passion des mains
, des yeux."

La passion des mains, acte sensuel, où je lis du désir.

Je retrouve plus loin, l'épaule, la hanche,
j'y vois encore, le désir.

Mon regard tombe finalement sur le mot désiré, quelques strophes plus loin:

"il marche, dans les pas

de sa mort, à si brève
distance, il n'y a pas
de répit, où s'achève

... "


Et tout au long de la mélopée de Pollen, je ressens le déjà-vu du mot, je cherche le mot désiré, je le suis du regard, je suis portée par la brise comme le grain du pollen.


Et puis il y a aussi ces images.
Comme celle des "talons/ devenus les orteils", c'est un retour en arrière, un retour sur soi-même, plus qu'une simple métamorphose. Et loin des pieds, pieds d'homme ou de plante, tout glisse, tout se meut. Le contraste du mouvement qui combat l'increvable statisme de la mort.

Le pas de l'homme vient " submerger la proue/ osseuse de chagrin"

La tension entre le mouvement et le figé est un combat, un duel, pendant lequel le contact et le corps à corps entre l'homme et la chose provoque une fusion de la matière.

Le chagrin a des os, et "le corps ressent l'étrange/ traversée de lui-même/ par l'homme".

Flux de globules rouges et mémoire "excentrée",
Et là, je retrouve PAMBRUN et son incipit de l'allégorie de la Natte, involontairement les deux poètes se sont croisés, sans se voir.

"il est ce qu'il sera"

et ici, je retrouve Terii des Immémoriaux, qui les pieds plantés dans la terre, priait pour devenir un arbre

"gêne, malaise, un mal
de pied, las, le relie
au sol, mi-végétal,
mi-homme, pas choisi,

un végétal hors normes,
..."

Il y a, dans Pollen, un excès de soi qui ne réussit pas à compenser l'absence de l'autre. La luxure végétale, ce sentiment issu des fleurs du mal/ mâle, où la virilité de la semence tente de faire pousser le beau de ce qui se désintègre.

Au bout du chemin, le poète est transposé dans d'insulaires jardins, où l'on retrouve plus loin, des lumières chaleureuses, un tiaré qui repose sur nos têtes.

lisez


"Ils ont de ces envies
de révolte à la bouche,

sans deviner ce qui,
réellement les touche.

Mais comment deviner
qu'une ortie c'est un corps
qui les a devancés
dans les fleurs, dans la mort"

VISAGE et MAINS, le corps du frère est "mis en feu".

Et puis, enfin, voilà le mot qui revient tout à la fin de ce recueil:

"Nous regardons vieillir
cette prairie, ce monde
où le temps surabonde
à l'état de
désir"


...

 

 

 

 

Par Ariirau - Publié dans : le goût du jour
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Mardi 5 août 2008 2 05 /08 /Août /2008 23:28

L’AENC rassemble aujourd’hui des auteurs d’horizons littéraires très différents. Ils témoignent d’un pays et d’une époque.

Pour mieux présenter cette diversité, notre association participe à une nouvelle dynamique en éditant Sillages d’Océanie, florilège de textes inédits publiés sous la responsabilité de leurs auteurs.

Un parcours en poésie, nouvelles, théâtre et articles de réflexion. Et pour que les voix océaniennes se conjuguent ici et s’entendent ailleurs, Sillages d’Océanie accueille dans la même volonté de partage les auteurs de Polynésie et du Vanuatu.

















si près de la vague,
à mon frère, S. G.

E faufa’a ’ore ta ’ore parau ![1]

 

Qui c’est qui vous a chiés ? Hein ? C’est maman ! C’est moi qui vous a chiés !...

 

Cent fois au moins, j’étais si près de la vague. Si près de m’élancer, si près de me propulser, si près d’aller si loin. Comme les autres, je suis née ici, j’ai étudié là-bas, je suis morte au creux… au creux de cette île, entourée de vagues.

 

Sakkarré[2] va ! Et toi, le taïoro[3], bon à rien, toujours devant ton ordinateur ! Tu laves tes slips ! C’est la loi ici ! Taïoro !

 

Là en face de cette maison qui pue de sa présence, pleine de moisis, faite avec des planches pourries, qui s’effritent comme du sable humide, les vagues s’enlisent dans les coraux entassés, dans un poste de télévision jeté, dans des bouteilles en plastique. Les vagues sont passives en face de cette violence, elles sont sourdes aux paroles des sorcières, elles sont presque plates, elles sont presque soumises. Elles sont fatiguées, elles viennent de loin, de l’horizon.

 

Et toi ! À ton âge, sans homme ! Personne voudra jamais de toi ! Si t’es dans la merde, c’est à cause de ton vieux ! Il est où maintenant ? Au Chili ! Si l’autre t’a cassée la gueule à ..., c’est pour une histoire de cul ! Bien fait pour ta gueule !

 

Cent fois j’étais si près de la vague. J’aurais pu y plonger, dans le creux de son roulement, j’aurais pu ouvrir les yeux sans craindre son sel. J’aurais pu servir mon pays, comme je l’ai rêvé. Mais la vague a refusé de m’emporter.

 

Et vous là ! Vous allez m’écouter ! Qui c’est qui gouverne ? Qui vous a chiés ? Qui vous a chiés ! Sakkarré va !

 

Cent fois j’ai souhaité qu’elle crève par où elle a péché. J’aurais aimé qu’elle crève du cancer de la langue, de mycoses infectées au vagin, cent fois j’aurais aimé posséder la parole fatale pour couper le son, pour couper sa voix, pour qu’elle se taise, pour qu’elle arrête de boire.

 

Et la sorcière au corps sec, l’ex miss aux jambes de cures dents, le string découvrant deux fesses molles et plates, saisit un morceau de bois qui traîne au sol. La jeune fille courbe le dos et la sorcière frappe, sans voir le clou qui traverse le bois, clou même pas noir presque rouillé, placé là par la haine, et son cousin, le destin. Et la jeune fille crie « Maman arrête ! »

 

Qui c’est qui t’as chiée ! Qui c’est qui t’as mise au monde !

 

Si près de la vague, je l’ai vue se protéger de la main, j’ai senti le clou l’écorcher. Pénétrer ce bout de chair de ton enfant, qui n’avait pas ramassé les pehu[4], qui préférait écouter le vent. Mais la sorcière n’avait pas fini de frapper, comme un androïde, elle pliait et relevait le bras. Nous les corps éponges, on absorbe toute la haine, on ferme notre gueule, on gonfle de colère et puis la haine nous dévore, et le monde perd ses couleurs.

Et quand on sort de chez nous, il faut faire comme si tout allait bien, comme si tout était normal, comme si les tupa[5] ne pourrissaient pas sous nos lits, près des tas de linge dans ce fare[6] perforé par les mites, perforé par le mythe.

 

Mon frère, tu vis si près des vagues. Et cet enfer où il n’y a pas de mains tendues, ni de lianes à attraper, n’a pas d’issue. La famille te fuie quand tu es seul, le pays me maltraite quand je pars trop longtemps. Et nous les laissons nous parler comme si nous ne savions rien, comme si nous avions tout à apprendre. Toute cette violence enkystée, ces mutilations au coupe-coupe, ce gamin de 14 ans qui frappe sa prof avec les poings, ces deux filles à peine pubères qui s’étranglent l’une l’autre en fin de classe, cette femme qui aboie comme un chien, qui montre les crocs et qui crispe ses mains. Rien ne ressemble à Gauguin.

 

Et notre sorcière, celle qui vit sous ton toit, celle qui saisit ses deux filles à la nuque, pour leur apprendre à nager, elle leur maintient la tête sous les vagues, jusqu’à ce que leurs bras de gamines tapent, de l’oxygène, de l’oxygène pour vivre, jusqu’à ce que des témoins t’appellent à leurs secours. Et cette femme paumotu[7] qui pue l’alcool, mon frère, qui rentre la nuit, qui veut poignarder ta fille avec ce couteau de cuisine. Tu la frappes, elle court chez les gendarmes, elle porte plainte et elle revient, elle croise les jambes cure dents et roule sa cigarette, Bison. Tu as perdu ton sang froid, tu as le cœur gros, tu penses à tes enfants.

 

Si près de la vague, les enfants du pays sont si près des vagues. Mais jamais elles ne les emportent loin d’ici. Peuple d’écorchés vifs massés au monoï à la sortie du ventre de leurs mères. Les imposteurs sont si près d’eux, qui se font passer pour eux, parlent à leurs places, stigmatisent le mal ailleurs, hexagonal, peuple d’écorchés vifs où chaque mensonge brûle un peu plus leur vie.

 

C’est l’explosion d’un peuple ancestral, guerrier, cruel, saisi au carrefour de cette civilisation qui a voulu le polir avec la pierre ponce, avec le mythe, avec la culpabilité. Civilisation de la raison qui culbute la civilisation des émotions. De la haine qui bondit, incontrôlable, comme le chien fou et rancunier, au coin du chemin. Cent cinquante ans plus tard.

 

Toi et moi, on porte les visages de la civilisation nouvelle et celle qui nous insulte quotidiennement est une ancêtre. Peut-être que c’est pour cela que tu n’arrives pas à la haïr, que tu la laisses boire, battre tes filles, que tu la laisses t’amoindrir.

 

Savates aux pieds et poches trouées, je marche près de nos vagues, mon frère, en espérant qu’un jour l’une d’elle me saisira. Elle sera immense, elle sera puissante, elle me soulèvera par les pieds. Ecumeuse et bleu velours, elle rugira  sous moi. La vague me propulsera là où je dois être, elle enroulera autour de mon corps un film humide et tiède, je me laisserai faire. Je n’attends qu’elle, depuis cent ans déjà. Ce jour là arrivera où ma parole sera notre héritage, grand frère.

 

Si près de la vague, les rêves subsistent. Les rêves d’amour m’empêchent de vivre. Je rêve d’amour et quand j’ouvre les yeux, tout est vide, tout est corail, tout nous écorche, tout me rappelle que nous sommes seuls, échoués, sur cette immensité d’eau salée, réserves lacrymales de notre civilisation pour le jour de paix. Il faudrait tout casser, grand frère. Il faudrait les tuer, pour avoir la paix.

 

L’alcoolique s’est épuisé le corps et la voix, la maison est silencieuse, tout le monde cloîtré dans son coin, on essaye de faire comme si on n’existait pas. Je rêve d’une cale sous cet enfer, où l’on pourrait se réfugier dans les tempêtes. Tempêtes de grains de sables. Paroles de grains de sable emportés par le vent qui se collent sur le blanc de nos yeux, qui s’infiltrent dans nos narines.

 

Comme ça la sorcière ne criera plus, elle ira dans la cuisine. Elle s’assoira sur une de ces chaises de plastique blanc toute sale. Elle croisera les jambes, roulera sa cigarette de tabac Bison.

 

Elle pensera à sa putain d’Indépendance, fausse et misérable, défendue par des imposteurs qui font rêver les écorchés vifs, à cette liberté qu’elle nous a volée, femme libre au sang de bière, elle qui dépend de ton chéquier, de ta voiture, de ton terrain. Elle pensera à son homme politique. Elle se croira puissante. Elle me toisera de haut, moi et mes diplômes cartonnés et blanc cassés qui n’ont plus de sens dans ce pays qu’elle connaît mieux que moi. Qui sont les vrais guerriers, mon frère ? Ceux qui frappent, ou ceux qui persistent à exister dans le rejet ? Comme toi, comme moi.

 

Non loin d’elle, il y a la mer et la rivière. Il y a aussi un pied de Tiare où l’on retrouve trois bouteilles de vin vides rejetées pas l’ivresse pathétique de la femme paumotu qui crie sur nous.

 

Non mais, hein ? Qui c’est qui vous a chié ?hein ?... c’est moi qui commande ici, c’est moi qui dit… Plus personne ne l’écoute, sauf peut-être le diable qui me suit depuis ma seconde naissance. Ici à Tahiti. Ses insultes résonnent dans le cœur de notre matrone exilée. Demain soir, quand la femme paumotu rentrera de tatahi[8], qu’elle traversera la route sans rien dans le ventre que sa bière Hinano et tous les vers mous et anxieux de son enfance, moi et tes enfants nous ferons semblant de dormir, pour ne pas qu’elle vienne, pour ne pas qu’elle nous agresse. Nous la verrons marcher vers la maison, nous nous mettrons sous les draps humides et troués, toutes les trois et puis nous fermerons les yeux.

 

Et au travers des murs en cartons, je l’entendrais t’insulter, toi, mon grand frère. Je l’entendrais te salir. J’absorberai tout pour toi grand frère et la haine se nourrira des aboiements de la sorcière ancestrale. Ses échos s’engouffreront dans notre passé, sous cette dalle cimentée intacte depuis le feu.

 

Je penserai à nos moments d’enfances à nous, bercés dans l’ennui et l’éloignement de ce Fenua, bercés dans le respect imposé par notre matrone tiède et douce, bercés dans le rêve d’une île qui n’a jamais existé. Et ton silence sera plus fort que sa voix. Si près de la vague, grand frère, mes illusions parfois se tournent vers toi. Encore quelques secondes, encore quelques siècles si près de la vague. Ma parole sera, un jour, notre héritage.

 

 

                                                                                                                                                                            Tiarei, novembre 2006.

Ariirau, petite sœur.



[1] Ta parole ne sera pas prise en considération, ne sera pas considérée comme un bien, comme un patrimoine…

[2] sacré

[3] Insulte albophobe, xénophobe.

[4] Dans ce cas, feuilles mortes.

[5] Crabes

[6] Maison

[7] Des îles Tuamotu

[8] Côté montagne

Par Ariirau - Publié dans : le goût du jour
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