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Ariirau...
La Frégate
L’atoll de la Truie est facile d’accès : Il suffit de vouloir y accéder. La frégate se déplace lentement et royalement : la barrière de coraux qui encercle mon lagon, s’ouvre de façon très impudique pour laisser passer le navire imposant, et se referme derrière lui, avec la délicatesse d’un mollusque. La frégate s’arrête aussitôt après la pénétration dans le lagon. Une petite embarcation est lancée vers ma plage. J’attends.
Il y a à bord cinq hommes, qui sont habillés bizarrement. Celui qui porte des collants s’avance vers moi :
_ Bonjour, je m’appelle Bougainville et j’ai plein de scorbutiques, exactement deux cents onze scorbutiques, sur ma frégate de quarante mètres soixante de longueur, de dix mètres soixante et un
de largeur, de quatre cent quatre-vingt dix-neuf tonnes métriques. Ma frégate ici présente dans votre lagon se nomme la Boudeuse.
_ Iaorana, je m’appelle Teioa...Dupont et j’ai plein de noix de cocos et de mots sur mon atoll, d’un diamètre d’une cinquantaine de kilomètres…hum…excusez-moi Monsieur, mais je préfère ne rien avancer parce qu’il faudrait que j’invente…Ah oui, ne bougez pas je reviens tout de suite !
Je cours dans mon cabanon chercher mon calepin bordeaux, le passeport. Bougainville et les autres se lancent des regards
interrogateurs. Mon passeport en mains, Bougainville est soudainement assailli de points d’interrogations qui s’étaient planqués auparavant dans le sable. Il les chasse de la main, mais pires que
les moustiques, les points d’interrogations se multiplient et s’en prennent aux mollets de l’homme aux collants. Il passe rapidement mon passeport à un homme aux
lunettes, des lunettes à monture noire, bancales. Il a un œil qui dit Zut à l’autre.
_ Bonjour, je m’appelle Eroticus Sartrus. Je vous avoue, je ne sais pas ce que je fais sur la Boudeuse. Voyons, votre passeport est clair : Vous êtes Tahitienne Mayennaise Française Républicaine Européenne et Unie, ma chère Téo, Téio, Tua..hum… Teioatuatehoahoarai.
Eroticus Sartrus me toise de la tête aux pieds. Je lui renvoie la mimique : Il porte des chaussures en cuir noir, avec des lacets, un pantalon gris, une chemise blanche à manches longues, pas de cravate. Un gros chat blanc se frotte contre ses mollets.
Eroticus Sartrus s’avance, et aperçoit des mots perchés sur les arbres, d’autres qui se dorent au soleil, et Madame Marianne, qui fouine sa truffe dans la terre sableuse autour de mon arbre à pain.
Il se retourne vers les autres :
_ Poquelin, Rabelus, et Doubrovska, c’est ici que mon voyage s’arrête. J’avais perdu des mots. C’est ici que j’en réapprivoiserai. Adieu.
Je réponds immédiatement
_ Mais dites donc, Eroticus Sartrus. Vous vous invitez sans permission, je n’ai peut-être pas assez de provisions pour deux !
L’homme à la monture bancale sort une cigarette, l’allume et tire de sa poche une bouteille de vin rouge à moitié pleine. Il répond :
_ J’ai tout ce qu’il me faut : Un chat blanc, mes cigarettes, mon pinard, des mots sauvages, une grosse truie noire et une rousse, sur un atoll.
Bougainville, Poquelin, Rabelus et Doubrovska remontèrent dans leur barque, et rejoignirent la Boudeuse. Eroticus Sartrus ne se retourna même pas pour les saluer. Lui et ses lunettes bancales à monture noire, se dirigèrent à l’intérieur de mon cabanon.
Quelques minutes après sa disparition derrière le mur, des ‘AH !’, ‘Ohoh… !’ débouchent de l’habitat et s’évaporent aussitôt.
J’y cours et je cris
_ Eroticus ! Que se passe t-il ?
_ Quelle jouissance de voir tous ces mots voler autour de ma table de travail ! Comme je me sens bien !...Tirez-vous, laissez-moi seul, fermez la porte. Je vais écrire mon livre.
Quatre jours. Quatre jours que ce popa’a, ce Blanc n’est pas sorti du cabanon. Il chasse les mots comme des papillons, se les approprie. Moi, je dors à la pleine lune. Quatre jours ! J’ai décidé de replanter mon arbre à pain. Je n’ai pas touché au placenta, je l’ai remis à sa place, avec le mot. Le chat blanc m’est très utile. Figurez-vous qu’il me ramène des poissons. L’inconvénient est que je dois lui courir après mais comme l’îlot est petit, it’s a piece of cake.
Eroticus Sartrus, aujourd’hui, sort du cabanon. La barbe naissante, les lunettes toujours bancales, sans chemise et bien pâle, la cigarette aux lèvres. Il me regarde comme s’il avait envie de.... Je l’ignore et je tourne la tête. Il crie contre le mur d’océan :
_ J’ai écrit mon livre ! Les Mots ! J’ai écrit mon livre !
Je hausse les épaules. Sur l’atoll de la truie, tout peut arriver. Seulement, ça ne m’en dit pas plus sur mon passé. Il rentre et ressort avec à la main, un livre tout relié, tout neuf. Il est pieds nus. Il vient s’asseoir à mes côtés.
La mine boudeuse, je l’interroge.
_ Qu’est-ce que tu veux maintenant ? As-tu mangé toutes mes boîtes de pâté Hénaf ?
_ Oui, c’est bien, tutoyons-nous. Voici mon livre, prends-le…
J’ai dans les mains le livre relié, Les Mots. Je ne sais pas pourquoi, je ne veux pas l’ouvrir. Les mots en cage, sur l’atoll de la truie, ça fait quand même mal au cœur.
_ Ouvre le ! Nom d’une pipe !
Alors j’ouvre ‘Les Mots’.
Les pages, une à une, se décollent de la reliure, et s’envolent à droite à gauche. Des pages tombent entre mes cuisses, comme des feuilles mortes. Eroticus Sartrus pose sa main droite sur le cœur, ses orbites disproportionnées, la bouche entrouverte, la cigarette se plante dans le sable. Et moi, je ressens un malaise, comme lorsque j’ai eu ce cauchemar où je perdais toutes mes dents, une par une. Le livre ouvert se déshabille, se désintègre. Les pages s’en vont, et on ne peut rien y faire.
Eroticus Sartrus commence à crier, comme moi, lorsque mon arbre à pain s’est déraciné.
_ C’est un cauchemar ! C’est un cauchemar !
Alors je l’attrape par les épaules, et je lui dis :
_ Eroticus Sartrus, calme-toi. Ici c’est l’atoll de la truie où les mots copulent et fleurissent en pagaille. Tu n’as qu’à réécrire ton livre. Si tu l’as fait en quatre jours, tu peux recommencer !
Il est silencieux. Le chat blanc, Madame Marianne et moi, nous l’observons. Il fait peine à voir. Assis sur le sable, la tête dans les mains, il ne bouge pas. Il dit :
_ Il ne reste plus de feuilles blanches.
Je décide de le consoler. Dans ces moments là, quand l’être humain est dans son plus grand désarroi, il faut penser au câlin. Ça console beaucoup. Alors, je me mets à genou derrière lui et je lui masse les épaules.
_ Relax, Eroticus Sartrus ! A ita pea pea ! Comme on dit chez nous !
_ A ita pea pea ? Téioa…Téo…
_ Bien sûr que si. C’est républicain, européen, uni. C’est là que j’appartiens.
Il hausse les épaules. Il soupire.
_ Bon, tu comptes te morfondre pendant longtemps comme ça ? Ton livre, ton livre. Il n’y a pas que ça dans la vie !
Je m’allonge à côté de lui.
_ Allez… viens ! Oubien retourne bouder sur ta Boudeuse !
_ Attends.
Eroticus Sartrus se lève et réapparaît avec une bouteille de vin rouge à moitié vide. Combien en avait-il dans sa poche ?
_ Buvons un verre au nom de tous ceux qui ne savent pas ce qu’ils sont, d’où ils viennent et où ils
vont. Nous b... ensuite.
- Soit!
Le vin rouge, en effet, motiva mon intellectuel, qui en pensant à son livre, eut l’idée de faire l’amour dans une flaque d’encre. Ainsi, nous allâmes dans le cabanon ... je me désintéressai de son œil rebelle, le trouvai..........et saisi ..... à pleines mains pour ... pendant que ... était fièrement dressé, prêt à .... une ..... que j’avais négligée depuis le début de cet exil inexplicable.
Pendant que sa main droite d’écrivain massait ...., l’index et le pouce titillant le ...., et que sa main gauche s’agrippait à ma
cuisse, il faisait tanguer la table dont les pieds grinçaient rythmiquement, et je l’encourageais dans ses mouvements en .... Ainsi, c’était moi qui menais la danse.
Quand je sentis l’attraction intérieure... Les battements de mon cœur descendirent dans les entrailles, les perles de sueur d’Eroticus Sartrus
tombèrent en pluie sur ma face, tout s’acheva dans un mélange de grognements, de rugissements et de soupirs, les cinq flacons d’encre renversés nous avaient aspergés tous les deux.
Eroticus Sartrus s’endormit sur moi, Teioa... Dupont. Il avait le sourire aux lèvres. Quand l'être humain se désespère, il faut penser jouissance. Enfin, je m’étais rendue utile, et ça me fit beaucoup plaisir. La question existentielle me vint à l’esprit.
Tout cela est bien beau, mais ça ne m’en dit pas plus sur d’où je viens et ce que je serai demain.
Le tatouage
Ce matin, quand je me suis réveillée, j’étais seule, en position fœtale, sur la table de travail. Mon premier réflexe fut de sortir pour uriner, car je sentais quelque chose me presser la vessie.
J’allai me baigner dans l’eau tiède de mon lagon. Trempée jusqu’au cou, je lève la tête vers le soleil. Nous sommes en milieu de journée. Inexplicablement, je suis très enthousiaste. Je sifflote
même, moi qui d’habitude, manque de souffle. Je suis d’une extrême bonne humeur. Je sors de l’eau.
Madame Marianne et le chat, tous les deux assis, m’observent fixement. C’est mon ventre qu’ils regardent. Oui, mon ventre. Il est énorme. Je ne vois plus mes pieds. Je panique, cris, tombe en arrière, dans l’eau.
J’appelle Eroticus Sartrus, il a disparu.
Ça ne peut pas être le pâté Hénaf ou le bœuf en boîte. Non. Le ventre est énorme. J’avance sur la plage, je me tiens le ventre, j’ai des contractions…douloureuses. L’urine jaillit à nouveau et dégouline le long de mes cuisses. Une urine bleue, couleur encre.
Je décide de m’adosser à mon arbre à pain.
À l’intérieur de mon corps, l’utérus se raidit sporadiquement.
La douleur vient et repart. Je gémis, sous les regards du chat blanc et de la truie noire. J’appelle Eroticus Sartrus, il a disparu.
La douleur revient, plus fréquente. Les genoux pliés, je sens, entre mes jambes, la rivière couler. Les eaux. Les eaux rougies. Dilatation de l’utérus, je gémis ‘Eroticus Sartrus !’. Liquide amniotique qui sent la fleur de Tiaré ? Je crois bien que je suis en train de mourir. Les contractions m’obligent à suivre leur rythme, et j’inspire dans l’attente de la prochaine douleur, j’expire aussitôt qu’elle me prend aux entrailles. Mon dos me fait mal, je m’allonge et je me calle dans la terre sableuse, je m’agrippe aux quelques racines de l’arbre à pain qui sont en surface. J’ai des crampes aux cuisses. Je cris.
Ma main droite se dirige courageusement sur mon sexe grand ouvert, elle y trouve une surface polie ronde humide sanguine. Je pousse de toutes mes forces, je propulse le corps étranger, j’expulse et je cris. Jamais je n’aurais cru avoir tant de muscles à l’intérieur de mon corps. Mon urine couleur d’encre bleue asperge l’être qui sort. Je sers les dents. Je m’agrippe aux racines. Je sens un déchirement de mon sexe, une tête s’expulse. Une deuxième poussée, la douleur absolue, le reste du corps inconnu glisse intégralement sur la terre sableuse. Le visage tuméfié, les yeux gonflés, comme si je sortais d’un combat, j’observe ce qui vient de sortir de mon utérus.
Un gros bébé, tatoué du bout du crâne jusqu’à la plante des pieds, éclate de rire à ma vue. Un rire strident et bienheureux. C’est un mâle. Ignorant le cordon qui nous relie, je le prends, lui
qui se fend la poire, et le pose sur mon ventre. Le chat blanc, la truie noire, et l’oiseau rouge me sont témoins : le bébé que je viens de mettre au monde est tatoué de la tête aux pieds,
et il rit au lieu de pleurer.
Pendant qu’il rit, la tête callée entre mes seins, je me penche doucement vers l’avant et j’attrape un morceau de nacre. Je scie, tant bien que mal, le cordon épais. Cela me prend deux bonnes minutes, mais j’ai tout mon temps et je ne souffre plus, sur l’atoll de la truie. Mes cheveux roux collés au front suant, mon petit monstre tatoué se calme et s’endort, une boucle épaisse de ma chevelure emprisonnée entre ses doigts étranges.
L’utérus achève son travail, et je force l’expulsion du placenta.
Epuisée, je me soulève, adossée à l’arbre à pain. J’ai la force de chasser à coups de pieds le chat blanc, la truie noire et l’oiseau rouge, qui veulent se délecter du placenta. Je cherche autour de moi le Maïore, des feuilles de fougères que j’arrache rapidement à leurs tiges. J’en cueille plusieurs, assez pour pouvoir englober la matière spongieuse et sacrée de mon fils, le placenta. Tout ce temps, mon bras gauche le maintient contre ma poitrine. L’inhumain peut déjà tenir sa tête droite, comme si ces os étaient solidifiés. J’emmène le placenta à l’abri dans le cabanon. Je le dépose sur la table de travail, et je referme la porte.
Les jambes rouges et bleues, rouges de sang et bleues d’encre, me transportent, moi Teioatuatehoahoarai, et mon fils le tatoué dont les rires jonglent en échos sur l'océan. L’eau salée se
teint, nous lave, tous les deux. Le visage rond, la peau lisse, il me sourit, puis il rit. Je regarde ses tatouages, des dessins de vagues, de fougères sur le visage. Deux Tikis tatoués sur
chacun de ses lobes. Et sur le reste de son corps, des mots qui me sont familiers mais que je suis incapable de transcrire.
Sur son corps est écrite l’histoire occultée d’un peuple, cette identité à laquelle je tiens tant, et que j’ai fouillée en
vain au fond de ma mémoire. Cette nuit d’amour dans une flaque d’encre, ces orgasmes saupoudrés de l’écrivain désabusé Eroticus Sartrus, dont le livre s’est dépecé à l’ouverture : Il
ne restait plus de feuilles blanches pour écrire, m’avait-il dit, la tête entre les mains.
Mon fils me regarde. Le soleil écarlate se noie. Mon fils le rieur tatoué me regarde et me dit :
_ Toi qui ne sais plus d’où tu viens et ce que tu seras demain, sache que nous sommes tous perdus, mais que l’on aime se rassurer naturellement de ce qu’on est, de qui on est. L’identité que tu réclames, à l’instar du bonheur, n’est pas un aboutissement en soi, mais un cheminement au cours duquel, tu te formes, tu deviens, tu es. Celui ou celle qui écrit sur de la pierre, ou sur la page blanche, la définition de l’être humain, de son genre, de son appartenance, perd son temps et sa vie. L’arrogance des hommes et des femmes, C’est à mourir de rire !
Il se fend la poire, mais moi, sa mère, Teioatuatehoahoarai Dupont, née à Pirae, Tahiti, Mayenne, France, République Française, Union Européenne, épouse illégitime de Eroticus Sartrus, et vivant sur l’atoll de la truie, dans des circonstances amnésiques douteuses. Moi, je ne ris pas.