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Ariirau...
La naissance d’un Mythe
La naissance de mon fils m’a fait prendre conscience de ma mort imminente. D’autant plus qu’il s’est mis à grandir si vite. Chaque
jour, il était plus grand. Il commença à marcher le troisième jour. Madame Marianne le craint. Le chat blanc l’adore. L’oiseau rouge picore derrière ses pas. Son rire habite l’atoll de la truie,
il tonne comme pour marquer son territoire. Il rit fort et haut. Il me surprend, parfois, à le regarder.
Moi, gênée par l’inexplicable progéniture, je tourne la tête vers la barrière de corail. Depuis sa naissance, les mots d’origine latine se cachent dans les tiroirs,
ils ont peur de sortir. Les voyelles indépendantes, elles, a e i o u, majoritaires dans la langue de mon fils, sautillent partout sur la plage. OAOA, TE
ORA. Il s’approche de moi, car non seulement il est né tatoué, en riant, et capable de parler, mais en plus, au bout de trois jours il s’est mis à marcher. Il s’approche de moi donc
et il dit : Oua here vuau oe. Je ne comprends pas. Il éclate de rire. Je suis fiu.
Aujourd’hui, dixième jour de sa naissance, il doit faire au moins un mètre cinquante. Il va lui-même pêcher. Il s’est confectionné un arc, une herminette, une lance. À mesure qu’il grandit, de nouvelles phrases se tatouent sur son corps. Pas une parcelle de sa peau cuivrée n’est épargnée. Moi, je suis toujours aussi épuisée de mon accouchement et je me repose sur le hamac. Je souffre de la déchirure de mon sexe, je crois bien que j’ai de la fièvre. La force de la nature qui est sortie de mes entrailles a préparé des onguents à partir de plantes terrestres et de plantes marines.
Il s’est approché de moi doucement. J’ai les yeux fermés. L’oiseau rouge qui picore en le suivant comme un maître, trahit sa proximité. Je sens sa main sur ma cuisse, j’ouvre les yeux. L’enfant me parle comme s’il était un homme :
_ Voici un rau. Etale le entre tes jambes. Tu retrouveras ton sexe de jeune fille.
Il dépose sur mon ventre un plateau de fougères sur lequel repose la pommade, il entre dans le cabanon, éclate de rire.
Je me réveille guérie, cinq jours plus tard. Il est là debout, près du hamac, à me surveiller. Il a encore grandi. Il doit être plus grand que moi, j’ai sursauté. C’est un homme. Tatoué de la tête aux pieds. Ses prunelles sont si noires qu’il est impossible d’en distinguer la pupille. Il me sourit, immobile. Mon regard descend sur son bas ventre. Je tombe de mon hamac : Mon fils est circoncis. Là encore, il éclate de rire. Je panique et je cours me réfugier à l’intérieur du cabanon.
La nuit est tombée. La lune est pleine. Des étincelles orangées pétillent jusqu’à ma porte. Il a fait un feu sur la plage, il grille du poisson. J’ai faim, je le rejoins. Il est assis. Il doit faire au moins un mètre quatre-vingt, avec ses longues jambes. Il porte un pareu à la taille.
Quand mon fils ne rit pas, quand il ne sourit pas, il parle.
Le regard collé à l’océan noir, il me dit :
‘Sur l’atoll de la Truie, le dieu des hommes n’existe pas.
Pendant des siècles, le genre humain s’est conforté dans sa dépendance à Dieu. Les castes religieuses se sont formées, ont combattu, ont possédé. Notre peuple, comme les autres, a cru bon de confier le savoir, la généalogie, l’histoire aux prêtres, au lieu de les semer dans les esprits de tous, de les imprégner dans les mémoires de la même façon que les gouttes de pluie touchent une à une les grains de ta peau, ma mère.
Nous avons tout perdu.
Je me demande pourquoi il est si difficile pour ces peuples lointains de ne pas nous voir, quand eux agressent par leurs identités oppressives notre mémoire.
Nous étions les dociles et nous serons les fous quand nous les écraserons à notre tour, dans nos rêves et dans nos souvenirs.
Les mots, leurs origines, ma mère, n’ont plus d’importance aujourd’hui. Tu ne te retrouveras pas dans ton peuple par les mots, tu t’y souderas, peut-être. Plus fort est ton amour et ta compassion pour celui ou celle qui est abandonnée et traitée comme l’ignorante l’incapable la folle.’
Mon fils, le Ma'ohi, le regard scotché à la lune, me dit :
‘J’ai senti le souffle de la vie quand tu m’as bercé dans les vagues. Je suis né de ta douleur de l’Autre, l’écrivain de l’autre terre, qui s’est imposé sur toi, en conquérant déserteur.
J’ai senti le souffle de la vie quand le peuple des mers a traversé l’océan des Hommes à plumes d’encre, peuple humble et terrible, les lèvres tatouées d’encre bleue. Accomplir ce que les autres peuples savants n’auraient jamais pu. Tatouer la peau de la vie comme une bible ouverte, un livre d’histoire, une pièce de théâtre, un conte, un poème, un roman organiques et palpitants sous le muscle contracté, mots frissonnants sous la brise émincée, mots en sueur…des mots vivants sur les hommes.
J’ai senti le souffle de la vie quand j’ai aperçu cette jeune femme de l’autre monde se jeter d’un pont, voir défiler devant elle la petite fille dans les bras de son père, la mère préparant son gâteau, l’amant perdu dans sa bouche, quand son enveloppe de chair humaine de cœur meurtri se submergea dans l’eau brumeuse et noire des rivières qui crevassent leur terre.
J’ai senti le souffle de la vie quand cet enfant a perdu les mots, est devenu muet devant le père assassiné
Le souffle de la vie sortant de mes entrailles chante comme un rire. Le rire, mon souffle de la vie, de chaque minute.’
Mon fils, le Ma'ohi rieur, tatoué des pieds au cœur, le regard collé aux étoiles, me dit :
‘Souviens-toi que chaque douleur, chaque accomplissement, chaque regret, chaque horreur, est un souffle de vie pour moi, ton fils. Que le rire, mon souffle de la vie, résonne encore plus haut et plus loin, pour chaque offense que l’on fera aux enfants, aux femmes et aux hommes de notre légende, notre fenua. Mon rire transcendera l’orgueil de celui qui domine. Et cet homme, ce père ce rêve qui m’a engendré en toi, qui erre sur sa Boudeuse perdue dans l’océan des écrivains, Eroticus Sartrus m’entendra et sentira lui aussi ce souffle.’
‘Mon rire est l’anesthésiant des douleurs de notre peuple. L’anesthésiant de l’orgueil de notre peuple. Mon rire est l’opium de nos âmes guerrières. Il est temps, maintenant, de réveiller nos cœurs, d’accélérer nos fluides, de contracter nos nerfs, et de souffler nos légendes et nos douceurs sur ce monde plutonique’
‘Il est temps, maintenant, de crier au monde des mots qui peuplent ta page, de lui crier qu’on EXISTE en exemplaire, en littéraire, en culinaire, les Mouches Pisseuses, territoriales et abyssales’
? ! …) : )…
Mon fils se penche légèrement sur moi.
Je recule aussitôt.
Il sourit et il me dit.
‘Je suis ta rêverie lunaire. Il n’y a rien à comprendre. Toi, tu es ma perle blanche…
Sur l’atoll de la truie, Dieu n’existe pas. L’homme est libre d’aimer comme il veut. Et moi, tu le sais bien, je suis né de l’encre de ta table aux mots et de la sueur de ton corps, des spasmes de ton cœur, …’
Je lui réponds aussitôt :
‘N’oublie pas, des douleurs de mes entrailles !’
Il éclate de rire. Puis silencieux, il se penche vers moi,...
Une goutte de pluie émerge de ma paupière, c’est l’amour qui déborde ; la vie s’est mise à souffler dans mes veines, regorgée de sève humaine, les battements de cœur imitèrent ceux des tambours, et une musique pianotée sortie de je ne sais où nous a submergé, nous et l’atoll de la truie.
Sur un atoll perdu, les clefs de bois raisonnent en sonate, noire ou blanche.
Le mythe est re-né. Premier de sa légende, qui restera ancré dans ma mémoire.
La mémoire d’une amnésique, qui s’est réveillée, un matin, sur l’atoll de la Truie.