Mercredi 20 août 2008
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Et pourtant, elle prolifère, la littérature de masse. Plus que jamais vulgarisée et pratiquée par tout un chacun, un peu partout, à tout moment de la
journée, la langue écrite se transforme et se travestit selon les humeurs de l'être humain qui la pense.
Simultanément, persiste le sentiment que rien ne s'innove vraiment, un peu sans doute par la technologie et encore, y-a-t-il un dépassement possible de tout
ce qui a déjà été dit et écrit?
Relire "Candide" et songer que Quentin Tarantino aurait pu en faire une superproduction gore n'est pas chose burlesque, quand on y lit que la pauvre Cunégonde se fait couper une fesse pour
nourrir des ingrats qui craignent la faim.
Quand Diderot donne la parole aux vagins des femmes dans "Les Bijoux indiscrets", ils s'avèrent très bavards- et très francs sur le monde, sur la vie, sur les hommes.
Que penser du Roman de la Rose, surgissant d'un moyen âge bien barbare, où l'image du vagin de la femme apparaît denté et croqueur, où le pet représente l'âme, où la vieille défend et légitime
l'acte de prostitution, où le bouton de rose met en émoi les lecteurs du 21ème lorsqu'il s'agit de penser, qu'il ne serait, peut-être, sans doute, au bout du compte, qu'un petit anus portant
le nom d'une fleur qui sent bon ? La métaphore existe pour tuer l'ennui et la certitude.
Pauvre républicain de Sade, qui expire son dernier souffle de vie dans une immondice poussiéreuse de pauvreté, alors que Houellebecq gentiment, et Mme K ou H, décrivent un érotisme voisin et
réaliste, celui de la pénétration légalement interdite aux Etats Unis et dans quelques autres nations de quelques autres continents.
Nous vivons à deux ou mille siècles d'eux, quand ils sont bien loin devant nous: Certaines sociétés diverses usant de technologies contemporaines seraient incapables
d'intégrer la langue brute de quelques génies du passé; tellement ils transgressent. Mais ils ne font que transgresser une réalité de nos vies de barbares, étouffées dans les moeurs et la pudeur,
dans le rejet de ce qui pourrait exister. Le sentiment de honte les affligeait-il parfois?
Diderot prenait à la fois de la distance (émotive) et scrutait indéfiniment le genre, la chose, la vie. Sans jugement de valeur.
Parce que c'est le jugement de valeur qui tue: la force de l'être blessé, meurtri, est de pouvoir juger la production d'autrui en dépassant le mal qu'il a pu lui faire. C'est une force qui n'est
pas donné à tout le monde. Ceux qui s'en servent, sont des guerriers.
En parlant de guerrier, que penser de cette scène abordée par personne, dans le Bambou Noir, qui m'a pourtant intriguée, elle était transgressive: le Tahitien qui n'éjacule pas dans sa femme mais
sur son esquisse. Une esquisse organique, hors du monde, plus vivante que le monde, aussi vivante que ne l'est Matamimi.
Ecrivains parfois incompris, ils ont dépassé les jugements de valeurs des hommes, de la société qui les encadrait, qui les étouffait, et ils ont accouchés d'oeuvres sans âges, par leur langue
brute. Langues brutes trempées dans les encres de la honte du genre humain, où la page n'est rien d'autre qu'un simple miroir perçant du liseur.
La littérature est beaucoup plus perverse qu'une simple image: doit-on cacher ces quelques livres qui cotoient le collège et la cathédrale de Papeete? De la même façon qu'on aura demandé d'ôter
l'affiche publicitaire d'une jeune femme, ventant dans une position sensuelle, des sous vêtements en dentelle?
La littérature est-elle devenue une langue morte que personne ne veut penser parce qu'elle est trop brute ? L'écrivain vit dans la marge et le contact social peut lui être une douleur. Je ne
parle pas de ces écrivains aux prix Pulitzer, de ceux là qui volent sur les ailes de l'indépendance en s'imaginant une rue portant un jour leur nom, dans l'horizon lointain de l'avenir de mon
pays. Je ne pense pas aux écrivains qui n'ont jamais de besoins. Je pense à l'écrivain qui a toujours des besoins. Celui qui vit dans le manque. Celui qui est malheureux. Celui qui souffre, qui
n'est pas satisfait. Et loin de moi, l'envie de comparer qui à quoi. Nous vivons tous l'expérience de la souffrance et de l'humiliation. Et je plains ceux qui n'ont jamais connu le sentiment de
l'échec et de la frustration. Car c'est sans doute le terreau fertile de nombreux romans.
Matamimi sera mon roman à part. C'est une boîte que je n'ouvre pas, car je sais que si je l'ouvre, les sentiments font faire boule au fond de ma gorge, comme des pelottes de laine. Ma
fille est certainement plus vivante que tous les cons qui peuplent mon monde et le vôtre, sans doute. Langue de brutes, sans doute, mais ma fille à moi, elle est éternelle, et surtout. Je l'aime.
Et ses frères et soeurs l'aimeront aussi.
De Matamimi on parlera de tout, sauf de l'avortement, sauf de la scène où l'excessive mère décrit l'index comme le rédempteur de toute une génération de féministes, voyant en l'apologie
de la masturbation, la liberté.
On ne se pose pas non plus la question de savoir que fait la scène du requin mutilé et amputé de ses ailerons, puis rejeté à la mer, à l'ouverture de Je reviendrai à Tahiti.
On est incapable de se remettre en question à la lecture d'Implosion. Bien au contraire, on en rajoute une couche de calomnies et d'ostracisme, comportement îlien servant de catharsis
aux égos pervers. Mais si je n'avais pas souffert, les entités ne seraient jamais nées. Et il me plait de relire cette petite scène de théâtre et de visualiser la petite entité sur la scène, et
les autres aussi, en train de la huer.
Pambrun accouche l'écriture dans la douleur. Moi, c'est la douleur qui me fait accoucher de l'écriture. Avec ce drôle de sentiment, que ce que mon subconscient me dicte, est chose qui se réalise
avec le temps. L'irrationnel nous donne le droit d'avoir tort.
Il faut tout mettre en brut, la fainéantise de penser l'image ou la scène, comme étant un langage autre, submerge parfois le lecteur contemporain qui lit sans lire. Tout doit être brut,
pour être compris. Pourtant l'épluchure de l'orange ne vaut pas grand chose sans l'éclatement de ses pores amers.
Idem pour le texte.
C'est quand on est sûr de soi, quand on est dépassé par son "soi", qu'on ne produit rien de bon: la langue morte est une langue de la certitude, une langue qui n'évolue pas, qui se refuse à
toute mutation orthographique et stylistique. Tous les styles sont permis en littérature et tout a déjà été écrit.
Confondue, la malheureuse, avec des ouvrages sociologiques, biographiques, anthropologiques, elle ne devient plus rien d'autre, que l'expression egocentrique de quelques narcisses
pervers, et on est bien loin, alors, de l'acte de générosité de JP Sartre.
Pourtant, tout me/nous pousse à la page. Un attachement fécond à ce monde virtuel qui peut former un être, non pas dans une éprouvette ou un ovule, mais à partir de la matière sensible et
réfléchie.
Du vécu, de son bonheur ou de sa souffrance: faire naître et revivre, compenser.
Et prévoir ou faire éclabousser l'injuste, gravé sans équivoques. Chaque nid d'infection est un noeud de création. L'écrivain est une éponge d'encre, il "absorbe", comme la soeur et le frère de
Si près de la vague. Ainsi la vie se moule, et se renforce-t-elle comme la cicatrice qui durcit et gonfle la peau en croûtes.
Il n'y a rien de pessimiste dans tout cela, qu'une langue brute, une langue de brutes.
Et comme un sabreur qui lutte, un écrivain poursuit son parcours en dépit des coups qu'il reçoit, en dépit de la menace qui pèse sur tout un genre, parce que très peu pèsent ce que les mots
déclenchent. Jusqu'au jour où de simples mots, parfois injustement bruts, les blessent avec la force du marteau.