Samedi 13 septembre 2008 6 13 /09 /Sep /2008 01:47

Et peut-on rire de tout ? Le rire, c'est un attribut de la démocratie. Je ne dirais pas que le rire est le propre de l'homme. Beaucoup de choses sont propres à l'homme, mais l'homme n'a pas le monopole du rire. D'ailleurs, le rire lui fait peur, alors il en fait un peu n'importe quoi. Il le censure même, dès fois.

Dans toutes les dictatures connues et inconnues, le rire est prohibé, dangereux. Une société qui ne rit pas d'elle même, est un enfer concentrationnel, où l'on épie la moindre moquerie, le moindre faux pas. Dans 1984, dans The Last King of Scotland, le rire est soit l'emprunte de l'horreur, soit le membre amputé.
Bio de Charb

Il y a le rire pour faire mal aux autres, ça ne fait jamais vraiment rire, ça sert plutôt de catharsis; il y a rire pour nuire, le rire dérision pour se protéger. Après le 11 septembre, les comédiens de Saturday Night live ont été mis à l'épreuve: l'objet du rire, des barbus à turbans ou des Français baguette... rien de bien méchant, mais ça pouvait faire du bien là où ça faisait mal. Il vaut mieux rire des choses, de la bêtise des personnes que rire de la personne: le rire appelle la compassion. Anthony Kavanagh nous fait rire du racisme, comme Dieudonné veut nous faire rire dans son interprétation d'un personnage Juif. Pourtant son rabbi Jacob ne ressemble pas à celui de Louis de Funès. C'est un rire, qui veut nous dire quelque chose. Comment rit-on dans les cultures postcoloniales?
  Tropical boy sur Sans trucages                              
Il y a le rire sain, et le rire malsain. Les politiques, aujourd'hui, partout sur la planète, sont ceux qui font le plus rire: de Bush à Sarkozy, et localement, nous n'avons rien à envier au reste du monde. On se prend d'affection pour ses personnages, ce qu'ils représentent. La personne publique est une image, avant d'être une personne, dans l'esprit des gens. Lorsqu'on cotoie une personne publique, qu'on la connaît, c'est toujours difficile d'admettre le saccage du rire. Pourquoi "Les guignols de l'info" version fenua, auraient du mal à passer? ...

Chez nous, qui nous fait rire?
Il y a chaque jour dans Les Nouvelles de Tahiti, un petit dessin comique- ou satirique mais jamais méchant, juste à côté de l'édito: Mieux vaut en rire, signé Munoz. L'actu vue par P'tit Louis, dans la Dépêche de Tahiti est aussi passage instinctif de notre lecture du quotidien.

Avez vous eu la chance de voir la pièce Te Manu Tane, de John Mairai? à un moment bien précis, le personnage central décrit le comportement volage des politiques et la salle étouffe de rire, et tout le monde se marre: Pourquoi?
Parce que ce qu'il dit, ce qu'il décrit et la façon dont il le décrit, est tellement vrai, qu'il vaut mieux en rire.


Mais rire/ faire rire pour exprimer une vérité qui est si grave qu'on ne trouve plus les mots, oui... Le Ma'ohi né sur l'atoll de la truie rit de tout et de rien. Son rire injustifié est puissant, il tonne et résonne en écho; il me rappelle un peu notre frère aîné, tumu tane dans toute sa splendeur et sa force, qui répondait souvent aux insultes par un rire, qui agaçait et vexait encore plus ses interlocuteurs. Je l'ai même vu rire, un jour où sa copine lui avait flanqué une baffe bien claquante devant tout le monde, sur la plage à la pointe Vénus (ça fait longtemps j'étais gamine). Recevoir une claque, et rire, rire de bon coeur, rire profondément de soi, prendre du recul sur soi. Mais qui pouvait faire ça, autre que notre grand frère?

Le rire est un rempart, mais c'est aussi le souffle sur la braise. Rien de tel que le rire pour faire un pied de nez aux aigris. Mais qui, dans la vie, peut nous apprendre à rire de nos propres bêtises? Sinon, les autres.

Dans notre réalité contemporaine, j'admire les journalistes et les écrivains hara-kiri des journaux satiriques. Utiliser le style pamphlétaire peut avoir des conséquences très douloureuses sur nos vies. 

le sale petit prince ! 

... vit dans un cachot. Il se fout de tout le monde, des syndicalistes, des féministes, des indépendantistes, des autonomistes, il se fout de Dieu, il se fout de lui même: il saque les écrivains, comme moi, comme d'autres, qui écrivent et travaillent pour des politiques.(cliquez sur le lien ci dessus, "Pour une Poignée de Nègres") Il saque aussi les journalistes. Et c'est bien fait pour tout le monde, parce que nous sommes quoi, au fait, au-delà de notre univers?

Mercredi dernier, le 10 septembre, le dessinateur Sine, ex de Charlie hebdo, a sorti son hebdo, sinehebdo  Peu nous importe vraiment les raisons pour lesquelles Siné s'est fait licencié de Charlie: nous, en tant que lecteurs, nous aurons droit à deux fois plus de plaisir, désormais.

Après "avoir étudié profondément" le fondamentalisme islamiste, Charlie Hebdo se consacre encore une fois à Dieu, en la personne du Pape. L'humour sur ET dans la religion, ça fait encore mal aujourd'hui et l'excellent film "Le nom de la Rose" du roman d'Umberto Eco (à l'inoubliable scène érotique en clair obscur), nous interpelle sur la peur des hommes, face au rire transgressif. Charlie Hebdo, sur son site officiel, nous sort son tableau de chasse: la liste de tous les procès perdus et gagnés à l'encontre de l'hebdomadaire. Une spirale infinie se dessine, qui entraîne dans son sillon la justice et les hommes.

Peut-on rire de nous? Tout ce que je sais, c'est qu'on ne peut pas empêcher l'autre de se ficher de soi- sauf si l'on est dictateur émérite- et qu'il n'y a qu'une seule chose qui peut faire taire le rire: c'est le point final de la vie. Et encore, rien ne garantit que le rire s'arrête après ça...

Par Ariirau - Publié dans : le goût du jour
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