Jeudi 2 octobre 2008 4 02 /10 /Oct /2008 00:42

La place du corps est prédominante dans l'expression artistique locale. Dans la danse, certes, mais autant dans les tableaux de Sarahina, Bousquet, Gotz (et encore...) que dans notre littérature plus récente. Je me souviens d'une scène qui m'avait fait sourire dans le roman HUTU PAINU où le personnage principal joue la séduction devant un miroir. Le corps peint, tatoué ou écrit, est avant tout un corps sensible, mais aussi un corps érotique (tableaux de Sarahina) et un corps en mouvement (Bousquet) ou en-corps, un corps qui transperce l'espace-temps (Gotz). Le corps mâle trouve sa place dans un monde de corps femmes, mais il ne domine pas, pour l'instant: le Tahitien est un narcisse aveugle (jusqu'à l'épisode de la couverture bleue qui recouvre le corps malade d'un enfant)

ci dessous un article paru dans Litterama'ohi 13 intitulé "Corps humain, corps social", & quelques tableaux d'artistes locaux.























(Wind song,
Jean-Luc BOUSQUET: immersion du corps dans le vent, fusion de la matière, sentiment de fluidité corporelle)

à gauche, tableau de Sarahina "Liberté de penser": toujours et souvent des corps nus de femmes, le corps enveloppe de l'esprit. Une beauté souvent androgyne du corps dans ses tableaux. Les corps sont aussi en mouvement, élastiques, et avec toujours la présence animale: on retrouve le poisson, la colombe, le chat. Placements des corps humains avec les corps astrals, mais aussi éléments naturels tels que l'eau... le nom du peintre Sarah/ Hina (femme juive, femme polynésienne) double le thème féminin. La transgression du corps nu est d'autant plus grande pour l'artiste qui évolue dans un monde politique et social très croyant.



Ton corps c’est ton pays
(1) est une phrase que l’on retrouve à plusieurs reprises dans Matamimi et dans Je reviendrai à Tahiti (2). Elle signifie que l’être n’a d’autre identité que Soi, elle signifie que l’universalisme est la seule valeur nationale qui vaut la peine d’être combattue. Elle est à la fois la volonté profonde d’être libre des autres, de n’appartenir à personne et de délimiter son ‘territoire’ à la seule valeur sûre : celle du corps. Le corps n’appartient pas ‘au pays’, puisqu’il est un pays à lui seul. Il s’agit de déconstruire les hyper nationalismes sous-jacents, identitaires et sectaires qui pourraient finir par scléroser la littérature post-coloniale insulaire. Mais aussi Ton corps c’est ton pays, ton pays c’est ton corps c’est une volonté de décomplexer le personnage femme insulaire, c’est un message de liberté.



La découverte du corps se fait par la sexualité, le contact à l’autre. « La sexualité est la façon la plus abrupte de parvenir à une prise de conscience » (3) La découverte de l’amour est une expérience douce et tendre pour le personnage de Mutismes (4), la description de la scène du cunnilingus est remarquablement pudique : « J’ignorais tout de mon corps »… « J’ignorais tout de mon sexe et il y est entré le premier avec une tendresse que je ne pourrais plus oublier. » (5) Rien à voir avec le personnage de Clara dans Je reviendrai à Tahiti, qui revendique le vulgaire, une sexualité presque sadienne où le corps de soi est un objet, une machine à jouir : « Il y a quelques annonces bien cochonnes, ça distrait (...) Elle se met nue sur son lit. Le vibromasseur est trop bruyant, quand se décideront-ils à en confectionner de silencieux » (6) ou encore, la narratrice n’hésite pas à chavirer dans le burlesque sexuel, pour ridiculiser l’homme, l’émasculer psychologiquement, pour lui montrer que la jouissance est quelque chose qui se déclenche et que les sentiments n’y sont pour rien. Elle souhaite renverser ce sentimentalisme qui colle aux femmes dans une société superficiellement phallocrate. C’est presque une autodestruction où le corps est réduit à un simple objet, méprisé.

Elle se fait à soi, ce que les hommes lui ont fait (7). On se retrouve quasiment dans le même schéma d’aliénation de soi dénoncé par Frantz Fanon dans Masques Blancs, Peaux Noires, sauf que dans ce cas précis, il s’agit du corps-pute et non pas de la couleur de la peau. Le corps-pute dans Mutismes, lui, n’a pas le droit de jouir parce que la jouissance est réservé à l’amour : « Si seulement Lola pouvait simuler… par mensonge. Oui, je désirais qu’elle n’y trouve là, aucune jouissance. » (8) Mais le personnage central de Mutismes, comme Clara de Je reviendrai à Tahiti, n’échappe pas non plus à cette volonté de se désengager de l’amant : « Ecarter les jambes. Je supportais de moins en moins cette humidité, entre les cuisses. Parfois, je remuais les hanches pour que ça aille plus vite, et je savais que ces petits râles aidaient Rori à en finir. Je le trouvais pitoyable (...) j’éprouvais plus de plaisir lorsque je laissais l’eau (...) m’envahir » (9). Le nom même de l’amant ‘Rori’ (10) désacralise la puissance du Phallus, en incarnant le concombre de mer, trop mou pour être puissant.

Ci-dessus, un tableau de GOTZ, intitulé "Eve, douce tentation": l'aspect biblique est incontournable (la pomme), une nudité à peine dévoilée et pudique. On devine un serpent-anguille, tendrement enlacé dans les bras de la femme. La difficulté de l'artiste polynésien est qu'il évolue dans une société hautement religieuse et que le sujet/ l'interprétationdu corps peut être facilement transgressif...


Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la sexualité dans la fiction littéraire polynésienne n’est pas récente, en tant que thème : La retranscription des légendes de Maui est ponctuée de nombreuses scènes érotiques relevant parfois du fantasme du narrateur (11). Ce qui a évolué, par contre, c’est la politisation du corps féminin dans Mutismes, Matamimi, je reviendrai à Tahiti. Un phénomène de féminisation du corps social dans une narration omnisciente où l’on ne sait pas ce que pense l’homme, mais on sait tout de la femme, ou presque.

Ci dessous, "Odyssée" de Jean-Luc Bousquet: Ici le corps de femme combat l'élément eau; la gestuelle qui relève à la fois de la nage et de la danse, est gracieuse. Presque sirène. Le corps émet des ondes dorées, il est en suspension. Mais toujours actif, toujours en mouvement. Jamais passif.

Le corps, c’est le Corpus, l’ossature de notre littérature contemporaine. Autrefois, le corps était le support de l’histoire de l’Homme polynésien, le tatouage ancré dans la peau symbolisait l’entre deux mondes : Ni à l’intérieur du corps, ni à l’extérieur de la peau, le tatouage était la transcendance de la frontière. Le nouveau corps emprunt d’encres est celui de notre littérature. Le corps articule un ‘langage dans la littérature (12). Dans le cas de Je reviendrai à Tahiti, il s’agit du langage de l’entre deux mondes, interprété par le thème de l’homosexualité : « Les homosexuels sont partout (...) il y a des clubs homos, des cinémas homos, des magazines homos, plein plein de trucs, juste pour les homos. Je me demande, si moi-même, je ne suis pas un peu lesbienne sur les bords, tu sais. Je t’avoue, je ne sais plus qui je suis. Je passe plus de temps à regarder les femmes que les hommes. » (13) Le personnage hétérosexuel identifie l’homosexualité à un monde de « l’entre-deux », bien démarqué et communautaire à New York. Subconsciemment, elle fait l’amalgame entre son manque d’appartenance à quelque pays que ce soit, l’entre-deux mondes américain dans lequel elle vit, entre la France et la Polynésie, jusqu’à confondre sa propre identité sexuelle avec son identité tout court. L’homosexualité en tant que communauté est une ‘découverte’ puisque dans son pays natal l’homosexualité demeure de l’implicite, de l’intimité. Elle ne se sent même plus désirable au regard des hommes : « Il y a des critères, je n’y correspond pas. Je n’aime pas me maquiller et j’ai horreur des talons et des jupes » (14).


[Ci-dessous "Patia Poro" de Sarahina: exemple du corps mixte-androgyne, avec une relation (humoristique?) avec le billard, la queue de billard et les boules de billards. En arrière plan, des tâches "d'encre", pour un corps qui fait tâche. Toujours la colombe, symbole de la liberté (de penser: elle est posée sur la tête). Corps élastique qui ne semble pas avoir d'articulations, tout est rondeur.]



Le personnage éprouve ce sentiment du corps hors norme : pas la bonne couleur de peau dans son pays, et toujours pas le critère de beauté dans celui des autres. Le corps hors-norme dans la littérature polynésienne est le corps de la femme. Ce qui touche le plus dans Mutismes et Je reviendrai à Tahiti, c’est le délaissement du corps « beau » pour le corps « sensible ». Cette absence du culte de la beauté du corps féminin dans la littérature insulaire contemporaine et femme, est le contrecoup de l’overdose du culte Miss, célébré à outrance, véritable sport national insulaire. Ce qui prime dans Mutismes, c’est le sensible : « Un homme pleurait et je n’avais jamais vu cela… j’observai, sans m’en rendre vraiment compte, ce corps ferme si mâle et désespérément attirant. Et j’ai eu envie de lui. Peut-être par pitié… J’ai ressenti des frissons, une intense chaleur au niveau du sexe. Le besoin angoissant de remplir ce dernier d’une vie et d’un amour qui m’avait manqué, sans que je le sache réellement » (15)

L’homosexualité est également abordée dans la littérature populaire, sous forme de voyeurisme, par exemple, dans L’arbre à Pain : « Il y a Lily qui est couchée toute nue sur un tapis et il y a une femme (toute nue aussi) qui est sur elle et elles se tortillent toutes les deux dans la position du 69 (...) c’est pas grave Lily doit être fiu de ces hommes jaloux qui lui font toujours des ennuis » (16), mais également sous le thème de la prostitution.

Si Jean-Marc Teraituatini Pambrun n’a pas abordé l’homosexualité, c’est sans doute parce qu’il n’a pas encore croisé de personnages homosexuel. Mais le corps, chez l’écrivain homme, a également une place centrale dans notre littérature : Dans Le Bambou Noir, il s’agit du corps-éponge. Le corps du personnage principal, le Tahitien, est imbibé des douleurs de son peuple : « Il passait ainsi des heures de martyre dont son corps n’aurait pourtant jamais porté de quelconque stigmate » (17). Le corps-éponge illustre l’explosion atomique infligée au paysage. En effet, le corps du personnage semble se décomposer et se recomposer sans cesse, formé de particules déchirées et douloureuses. Le narrateur a-t-il subconsciemment ou volontairement fait du corps humain un corps social ? Mais comment est-il possible de ne pas voir nos essais nucléaires dans le corps douloureux du Tahitien ? « Au matin, il sentait à nouveau tous ses atomes reconstitués et parfaitement remis à leur place » (Le Bambou Noir 201), le Tahitien pousse un cri rauque « pour expulser toutes les particules négatives que ses sombres pensées avait diffusées dans son corps » (BN 207) , «Il avait l’impression que son corps était brisé en mille morceaux de désespoir » (BN 228), « il souffrait autant que s’il se dépeçait vivant, pour ensuite débiter sa chair et se démembrer » (BN 248)



Le corps de l'esquisse est prisonnier dans un filet. C'est un corps-entité, dans une pose foetus. La plume, avide de liberté, sort du filet, les tâches sur la toile peuvent être apparentées au sperme du Tahitien, mais ce n'est pas le cas. Le visage et le corps sont séparés: le masque a les yeux fermés, il indique le visage du mort. On retrouve, partout, ce désir de liberté exprimé par le corps, dans la littérature, la peinture, l'esquisse.
A considérer que si ce qui fertilise la création artistique est la liberté de penser, la liberté d'être, les artistes polynésiens expriment un message: le sentiment d'être libre est constamment menacé d'intolérance.



Plus loin encore, dans cette analyse du corps chez Jean-Marc Pambrun, qui transgresse des frontières : le personnage va jusqu’à féconder l’esquisse, seul et unique élément féminin auquel il restera fidèle toute sa vie. L’esquisse est ce miroir absent du texte, qui n’en est pas moins un miroir de son subconscient. En conséquence, lorsque le Tahitien éjacule sur son esquisse, c’est sur lui-même. Il s’agit là de narcissisme. L’homosexualité est souvent perçue comme un narcissisme du corps. Mais l’esquisse représente le Soi-femme du Tahitien. C’est une elle-aile qui lui permet de s’envoler dans tous les sens du terme (jouissance physique et psychologique) Enfin graduellement le rapprochement entre corps humain et corps social se fait. « La société est obèse » Le narrateur du Bambou Noir inverse la tendance, c’est la société qui se transforme en un ‘corps’ comme un chassé-croisé de la matière humaine et de la matière sociale. Le Tahitien « a concédé qu’il avait l’impression de muter en une nouvelle espèce locale qui tenait à la fois du travailleur immigré et de l’exilé dans son propre pays. » (18) Ce que le Tahitien ne voit pas, c’est que sa mutation du corps est un miroir social de son pays natal. Son corps mutilé et humain est celui de la société qu’il décrit. Le corps du personnage de Mutismes abandonné et plein de désirs, ce corps humain est celui de la société qu’elle décrit. Le corps de Clara dans Je reviendrai à Tahiti, un corps errant, égoïste, autoritaire, et amputé, est le corps humain, ce corps de la société dans laquelle elle vit. La société qu’elle décrit. Sans jugements que le sensible. Titaua Peu et Ariirau sont les deux seules écrivains qui abordent le thème de la masturbation féminine et ce rejet implicite de la force phallique fortement présente dans la violence sociale de leur pays (19). Il semblerait qu’un autre mouvement littéraire s’engrange dans le post-colonialisme (20) de Devatine et Spitz et qu’il le dépasse. Il n’est pas féministe, ni uniquement sexuel. Mais il traite du corps comme matière sensible, complexée, complexe et pensante, au-delà d’une idéologie quelconque, si ce n’est peut-être, la Dissémi-Nation du corps humain dans le corps social, forme de corps-éponge qui absorbe le noir et blanc de son environnement social et qui devient un pays en soi. Non pas comme l’entend Homi Bhabha à l’échelle identitaire (21), mais comme l’expriment les métatextes de Jean-Marc Pambrun, Titaua Peu et Ariirau :

 le corps humain se fond dans la société et la société se fond en lui, par amour ou par souffrance. Le corps humain migre, avec lui migre le pays : tous leurs corps partent pour la France et reviennent.

Que nous rapportent-ils de leurs voyages?



(1) Ariirau, Matamimi. Papeete : Au-vent-des-îles, 2006.
(2) Ariirau, Je reviendrai à Tahiti. Paris : L’Harmattan, 2005.
(3) Le Magazine littéraire, septembre 2006.
(4) Titaua Peu, Mutismes. Papeete: Haere Po, 2003
(5) Mutismes, 64.
(6) Je reviendrai à Tahiti, 113.
(7)« Elle veut son plaisir tout de suite (...) :- Mais enfin mon vieux, c’est comme ça que tu baises ! (...) Je peux me faire jouir toute seule, je n’ai pas besoin d’un vieux Chinois comme toi ! (...) Il se retrouve face à elle qui (...) prend son plaisir à deux mains (...) : - Je suis occupée. J’ai besoin de concentration, laisse-moi tranquille ! ordonne-t-elle »
(8) Mutismes, 125
(9) Mutismes, 125-126
(10) un concombre de mer : noir, mou, phallique, visqueux.
(11) Teuira Henry, Mythes tahitiens. Paris : Gallimard, 1993
(12) Punday, Daniel ‘Foucault’s Body Tropes’ New Literary History, 2000, 31: 509-528.
(13) Je reviendrai à Tahiti, 107-108.
(14) Je reviendrai à Tahiti, 108.
(15) Mutismes, 63.
(16) Célestine Hitiura Vaïté, L’arbre à pain Papeete : Au vent des îles, 2003 (122-123)
(17) Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun, Le Bambou Noir. Papeete : Editions le Motu, 2005 (200)
(18)Le Bambou Noir, 265.
(19) Statistiques sur les viols de femmes et femmes battues en Polynésie qui battent les records métropolitains de loin.
(20) Attention le “post-colonialisme” en littérature n’a rien à voir avec la politique: il s’agit d’un mouvement littéraire qui se définit comme « un espace de négociation », C’est un ‘concept littéraire dans la mesure où le rapport entre minorité et langage, pouvoir et langue est au cœur de sa généalogie’, François Cusset dans French Theory 153-154
(21) Homi Bhabah, Nation and Narration et The Location of Culture New York: Routledge, 1990 et 1994 (p.291 & p. 139 respectivement)

 

 

Par Ariirau - Publié dans : critique littéraire
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