Partager l'article ! Tristesse s'agrippe à moi, 720 fois Hiroshima en mon pays.: Photographie de l'essai Dioné, 5 juin 1971 @ http://www.point-zero-penelope.o ...
Ariirau...
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La puissance totale des explosions atmosphériques faites en Polynésie française se situe entre 7 650 Kt
pour l’estimation minimum et 10 807 Kt, soit entre 510 et 720 fois la bombe d’Hiroshima.
C’est partout en nos corps que résonne une mémoire sans raison, un souvenir de l’absurde, inexplicable, tellement il claironne notre naïveté et nos échecs. Nous sommes devenus aveugles en plein jour, et plus nous avançons dans le Noir de notre Histoire, plus nous y voyons un peu plus clair. Et le portrait que j’observe me déplait, il m’attriste. C’est une tristesse sans colère.
Pleurons 720 fois, 720 ans Hiroshima en notre pays et les brulures au goût de sel, sous notre sable, se sont enfouies. Les particules se disloquent et se culbutent, elles nous abîment et nous transforment. Autant d’obésité et de dépression, autant de violence auxquelles on ne trouve pas de vraies raisons.
Je demande pardon à mes ancêtres et j'implore le pardon à
mes enfants. Le caractère et les coups, nous savons nous les infliger entre nous, mais lorsqu'il a fallu défendre notre terre, nous avons fait preuve de mollesse et de passivité.
Aujourd'hui, il est bien trop tard pour se mettre en colère et pour tenir rancune.
Pleurons 720 fois Hiroshima en notre pays et demandons pardon à nos ancêtres.
Tout a commencé par un mensonge. Nous avons prétendu ne pas le savoir.
Le 29 juin 1880, le roi Pomare V signe un acte juridique avec la France qui stipule que « l’on continue à laisser toutes les affaires relatives aux
terres entre les mains des tribunaux indigènes » Outre le fait que ces tribunaux, « indigènes », jamais ils ne le seront, en 1964, les atolls de Mururoa, ‘atoll des secrets’
et Fangataufa, ainsi que quelques parcelles domaniales de Hao, sont perquisitionnées au nom du progrès et de la recherche.
L’opinion désabusée sera abusée et trompée, aujourd’hui, comme hier, mais surtout hier et en août 1962, un journal local annonce aux Polynésiens que « Trente milliards en quatre ans (seront investis par la France) et Mangareva deviendra un grand centre européen d’essai de fusées ; 30 000 techniciens français débarqueront… »
Il n’y a jamais eu de fusée Ariane en mon pays, et pourtant parfois, j’ai l’impression que je peux frôler les étoiles du bout de mes doigts. Il n’y a jamais eu, non plus, de techniciens, mais des soldats de la légion étrangère chargés du gros œuvre, et parmi eux, il y avait mon papa et mon papy. Deux cobayes parmi d’autres, l’un pâpa’a, l’autre paumotu, sans rien en commun que leur descendance.
Trente six essais, trente et un accidents répertoriés dont quelques morts suspectes. Et tous ces essais portent un nom, ils ont été baptisés. Pourtant je pensais que l’horreur n’avait pas de nom, je me trompais, c’est la douleur qui n’en porte pas. Je pleure 720 fois Hiroshima en mon si beau pays. Un pays qui reste pur quand sa chair est meurtrie.
Tout continuera par un mensonge. Nous avons fait semblant de ne pas
l'entendre.
Et lorsqu’on leur dira de ne pas aller pêcher, ou de ne pas boire l’eau du coco, on saura que ces paroles sont masquées et qu’elles ne valent rien sur le cœur du Polynésien.
A la pêche, il ira, et l’eau du coco, il boira.
Et quand il partira de l’atoll, on gardera toutes les traces de son passage, son contrat de travail, ses bilans de santé, il repartira sans doute avec un peu d’argent dans la poche, mais dans le
sang couleront quelques gouttes de larmes, de ce deuil imposé à plusieurs générations qui ont appris à vivre avec le mensonge.
Je voulais vous dire aussi, qu’en janvier 1966, un bébé de trois ans est mort à Hao ; un enfant de notre pays. Il
était sur une barque avec son père, et la barque a heurté un de ces câbles inutiles, installé par un de ces 30 000 techniciens fantômes.
Aussi sans doute, je ne veux pas oublier Petero Teputahi, Bataro Toae, qui sont morts au cours d’un forage à Mururoa en septembre 1965.
Et puis il y a Acturus, qui porte le nom d’un personnage de BLANC CASSE, qui devait exploser sous un ballon mais qui trop pressé, a explosé au niveau de la mer.
Pleurer 720 fois Hiroshima en son pays. Il faudra nous pardonner d’être si faibles et pourtant si forts. Puisque ma grand-mère se vantait d’être d’une race d’orgueilleux et de guerriers, ainsi court le peuple à la perdition, chemin pavé par l’ignorance où nous sommes devenus des aveugles en plein jour. Où il n’y a que les rêves qui éclairent notre raison.
N’oublions pas Tydée, n’oublions pas Priam, dont les explosions ont fait s’effondrer les barrières récifales.
Tout continuera dans un mensonge. Nous ferons semblant de ne pas être
complices.
Puisqu’on ne veut pas soigner, on ne veut pas reconnaître. Soigner c’est reconnaître, c’est admettre. Un laboratoire de recherche sur le cancer en Polynésie ? Mais pourquoi faire ? Et
Mururoa et Fangataufa sont toujours nos enfants mais ils ne nous appartiennent toujours pas.
Pleurons 720 fois Hiroshima en notre pays et les visages restent secs, si vous cherchez nos pleurs, observez en silence
notre pays. Une étendue de gouttes lacrymales a débordé de la surface de nos îles et de nos atolls. Si vous pensiez que c’était l’océan, vous vous trompiez. Des millions de kilomètres carrés de
bleu et de sel sous l’azur éternel sont ici pour vous rappeler que rien ne creuse le visage d'un peuple, qui vit au milieu des larmes de son
passé, sans le savoir.
Tristesse s'agrippe à nous, 720 fois Hiroshima en notre si beau pays.