Partager l'article ! Le Clezio & Cie: La faim des Ecrivains.: JMG Le Clézio, avec « Ritournelle de la Faim », a obtenu le prix Nobel de la Littératu ...
Ariirau...
JMG Le Clézio, avec « Ritournelle de la Faim », a obtenu le prix Nobel de la Littérature 2008, mais ce n’est pas ce prix qui m’a guidée à sa
page.
C’est sa voix que j’ai entendue lors d’un reportage. Une voix douce et masculine à la fois, et qui a dit, tout simplement :
« Je n’ai pas de racines, j’ai des origines » (cliquez sur le lien)
Cette phrase a été pour moi, une clef qui a ouvert une porte jusqu’à présent fermée ; elle est encore mystérieuse et j’ai besoin d’y songer ; alors qu’en ce pays îlien francophone qui comporte en lui tous les gênes d’une histoire banalement coloniale et mondiale, le thème de la racine est si puissant, qu’on pourrait penser que nos arbres poussent à l’envers.
La faim/fin des écrivains ne provient-elle pas du fait, qu’en réalité, un écrivain n’a jamais de racines, que des origines ? Puisque le monde qu’il se créé et qu’il invente sur la page, peut être né tel quel, peu importe où l’écrivain se trouve. Pambrun, Ariirau, Brotherson ou Peu, n’étions-nous pas en dehors de nos frontières, loin de nos racines, à un moment de notre écriture, de la maturation de cette écriture ? Cette faim, ce manque qui creuse la réalité se construit en fictions, en images. Le manque de l’extérieur se comble et noircit la page.
Le thème de la faim est certes présent dans « Ritournelle de la faim » mais cette faim n'est pas identique à celle que l'on retrouve dans "Calcutta" de Duras; la faim s'éprouvre dans la description du quotidien: quand on a faim seul le quotidien, le temps présent a de la valeur, le reste ne compte pas; quand on a le ventre plein, on peut songer au passé, à l'avenir, s'évader. Ritournelle de la faim, et non pas « ritournelle de la fin » qui signifierait « refrain de la fin » erreur de mot qui n’en est pas une.
La voix de l'auteur, lors d’un simple reportage, m’a donnée envie de le lire. J’aime lire ce que les autres ne lisent pas. Je me suis donc résolue à acheter un roman qui faisait la vitrine, ce que je ne fais jamais d’habitude. Ritournelle de la Faim « se lit bien », comme dirait l’autre. L’histoire en elle-même vaut peut-être toutes les histoires. Non, l’intrigue en elle-même, ce n’est pas là le parfum d’encre de Le Clézio.
Ce roman commence par une image et s’achève sur le toucher d’une matière.
L’image que je peux vous décrire, c’est celle-ci : un grand-père ou grand-oncle, se tient debout dans le coin d’une rue de Paris, il donne la main à une petite fille qui ne dépasse pas sa jambe. Le Clézio décrit d’une façon très détaillée les lieux géographiques dans ses histoires, sa mémoire est à la fois urbaine et rurale. D’un seul coup semble-t-il, notre regard se soulève au dessus de ces deux personnages, la pluie se met à goutter sur Paris et les parapluies noirs de la foule se déploient presque simultanément, comme des fleurs qui s’ouvrent à l’aube.
C’est le jour de l’exposition coloniale, ce zoo qui exposait de façon inhumaine des zestes de peuples océaniens et africains dans des reconstitutions de huttes ou de fare.
Le toucher de la matière, c’est celui de la veste de Laurent Feld, lorsqu’il descend du train ; c’est une veste rêche, épaisse, de couleur neutre. Sa matière rude sur la peau fine de la joue d’Ethel ne m’a pas laissée insensible. Elle m’a transportée dans un monde où le tabac se fume à la pipe, où les trottoirs sont gris et l’air frais vivifie le sang des joues des enfants.
La faim. C’est celle qu’aura sans doute connue Le Clézio dans son enfance, comme celle qu’a connue mon père. C’est du thé préparé avec des épluchures de pommes. C’est du lard aussi dur qu’une semelle.
Comprenez pourquoi une intrigue, un roman ne doit pas se contenter d’être une simple histoire : mais des
sensations, des émotions réelles, palpables, des images. Le roman doit nous procurer des souvenirs qu’on n’a pas, qui nous manquent, qu’on pensait avoir, ou qu’on a oubliés. Le roman doit donner
de l'âme aux mots. J’aime plus que la voix de Le Clézio, cette façon qu’il a de faire de l’histoire individuelle une histoire qui dépasse l’histoire de l’humanité, et rappelons nous, que nous
n’avons pas de racines, mais des origines- ma’ohi, celtes, romaines, lointaines ou proches...
L’existence des anonymes flotte au-delà de l’Histoire tout-court ; elle s’ouvre, comme une myriade de parapluies noirs, qui noircissent la page d’une réalité plus puissante que les manuels
scolaires ou les articles scientifiques. C’est la beauté de Ritournelle de la faim, éternelle répétition de la fin sur la planète des écrivains sans
racines, mais qui ont des origines.