Partager l'article ! Le souffle de Benjamin ( I ): Il était assis sur un rocking-chair, en plein milieu de la cuisine. Torse nu, le corps vieilli mais la peau li ...
Ariirau...
Il était assis sur un
rocking-chair, en plein milieu de la cuisine. Torse nu, le corps vieilli mais la peau lisse et dorée, mon grand oncle, aux cheveux blancs, se balançait lentement dans un silence de plomb. Il me
regardait, il m’attendait.
Debout, à l’entrée de la cuisine, mon cœur s’est emballé. Non, je n’avais pas peur de sa visite, j’ai toujours eu une profonde tendresse pour cet oncle qui s’est toujours occupé de ma mère, mais aussi je l’aimais pour ses qualités humaines. Alors non, je n’avais pas peur de sa visite. Et puis, j’avais décidé de ne plus craindre leurs visites, car trop d’angoisses survenaient, qui me réveillaient dans la nuit, où j’appréhendais le déroulement des jours, avec l’anxiété de cette poisse qui attend au coin de la rue.
Car s’ils me rendaient visite, c’était rarement pour mon bon souvenir, ou pour annoncer un quelconque heureux évènement, mais plutôt quelque vilaine prédiction. J’avais décidé de les confronter et de les combattre, de ne plus les craindre.
Mais là, je n’avais rien à craindre : c’était le grand oncle bien aimé. La dernière visite qu’il m’avait rendue était dans la nuit du 6 au 7 décembre 2008, dans ce rêve j’avais pleuré son départ et le cœur me serrait à tel point que j’ai senti couler en moi une rivière de sang : je me suis réveillée en pleurant, je saignais véritablement. Ma mère qui dormait dans la pièce à côté se réveilla, j'entendis sa voix à peine consciente mais inquiétée "Les enfants, que se passe-t-il?" C’était une fausse couche, une autre de plus, encore. Il m’avait semblé que dans ce rêve mon oncle défunt était venu chercher mon enfant, pour qu’ils fassent le voyage, ensemble. Il venait de mourir quelques heures avant.
Dans la nuit du 11 au 12 août 2009, il était là, à nouveau, cette fois-ci dans ma cuisine, il se balançait sur un rocking-chair, dans un silence de plomb, et il me regardait. Je l’ai approché : « Mais que fais-tu ici ? Je suis si heureuse de te voir », je me suis penchée pour l’embrasser sur la joue mais à ce moment précis mon oncle s’est mis à fumer, une cigarette à la main.
Un nuage disproportionné, gris et blanc, est sorti de sa bouche, comme une barrière entre lui et moi, alors je n’ai plus bougé, je suis restée debout, devant lui, j’attendais qu’il me parle, j’attendais de voir ce qui allait se passer.
La fumée s’est évaporée et il s’est mis à frapper par deux fois sa poitrine, en répétant :
Je suis malade !... Je suis malade !
Le ton de sa voix était autoritaire, presque fâché.
Je lui ai répondu, déterminée:
Mais enfin, qu’est-ce que ça signifie ? Que veux-tu me dire ?
Alors la cigarette disparut de sa main, il pointa me pointa du doigt, le regard noir, en me donnant l’ordre :
Je veux que tu quittes cette maison ! Je veux que tu quittes cette maison !
Pour moi, il était hors de question que je quitte cette maison : nous n’avions pas d’autres endroits où vivre, le loyer était abordable, il était hors de question que je quitte la maison. C’était mon tour d’être en colère, je me suis approchée de lui, presque nez à nez, penchée sur son visage, je ne croyais pas que mon oncle puisse être un oiseau de mauvais augure, je suspectais qu’un esprit vilain ait pris sa forme… j’avais tort, mais je le sus bien après mon réveil.