(...)

Le visage de mon père, ce Français, aujourd’hui et hier, ressemble au paysage de mon enfance et à celui de ma vie. Au dessus du ciel de ses yeux, il y a des nuages gris, blancs et noirs, oblongs et sauvages, puis une grande vallée parfois rougie par le soleil des Anges et surmontée par des herbes grises et lisses. Le chemin qui mène à sa bouche aussi fine et longue qu’un radeau de bambou de la meilleure qualité, te ofe’e popa’a bien sûr, est un nez en trompette que l’on retrouve si souvent sur les visages caucasiens. Les rides creusées par les vents d’hiver sont aussi sèches que les lits de rivières de mon île et lui accordent l’autorité de tous les vieux d’aujourd’hui qui ont fait les guerres d’hier. Tous les pères, même s’ils sont sévères, verront un jour leur autorité ébranlée par des petites filles qui les regarderont avec admiration : surtout si le papa ressemble à Clint Eastwood et qu’il aime le saucisson.

Ses mains aujourd’hui révèlent des veines épaisses bleues et mauves, qui dansent du poignet jusqu’aux doigts et qui veulent me dire adieu, même si je m'accroche à elles. (...)

grantorino2Comme Walt, il aime déguster des moments de silence, assis sur une chaise avec une bière fraîche dans la main.

Avec un fil de soie, il pourrait réparer des ponts, comme tous les papas. Il est tout, sauf un mythe. (...)

Etre son enfant, c’est ne pas envier le destin des autres, car on a tout ce qu’on veut : lui, à l’imparfait, au présent et au futur. Mon père, c’est mon père. Il n’est pas Walt, il lui ressemble juste un peu, dans sa force, sa solitude, celle d’un homme en décalage avec ce qui l’entoure, un homme éduqué autrement.

Revoir mon père dans le jeu de Clint Eastwood et dans les yeux de Walt Kowalsky, ces bravoures inavouées et ces secrets de l’existence, suffit largement à me consoler pour le reste de ma vie de tout ce qu’on me prendra, mais jamais je ne me consolerai de son absence et je chercherai jusqu’à la fin dans les regards de mes enfants l’âme de mon père, pour qu’il vive plus longtemps que moi, encore et encore toujours.

Sur la carte du monde, à droite il y a mon père et la France, Walt-Clint-Eastwood se trouve au milieu, et ma mère et Tahiti sont tout à gauche. Les autres sont partout autour. (...) C’est comme ça, sur la carte du monde. Il y a Walt et mon père, ma mère et les autres.

Et le chemin est bordé de fleurs rouges et jaunes, jusqu’à toi, papa. Et je t’écrirai jusqu’à plus d’encre, jusqu’à plus de vie parce que je t’aime, comme toutes les filles aimeront leurs pères.

Tag(s) : #extraits de romans
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