Je me souviens de Takapoto, mamie Léa.
La maison de ma grand-mère était construite sur une parcelle où, autrefois, on jetait les prépuces des sexes traditionnellement circoncisés. Il y avait plein de nonos et de moustiques sur ce lieu précis.
Ma grand mère était protestante, institutrice de l'île, mariée à un homme qui devait peser environs 190 kilos si ce n'est plus;
il avait la peau noire et une dent en or fendait son sourire, son nom, Moni Teahu. Papi, dans ma bouche. Papi entretenait la piste de l'aéroport de Takapoto.
J'ai passé un mois dans la maison de ma grand mère. "Dans la maison de ma grand mère", littéralement. Je n'avais pas le droit de sortir et d'aller jouer avec les autres enfants.
Je suis blanche et mamie Léa ne voulait pas qu'il m'arrive quoi que ce soit, que je me fasse bouffer par les nonos, que je brûle
au soleil, qu'on se moque de moi à cause de mes cheveux roux, qu'on me regarde un peu trop curieusement. Il fallait me protéger, me rendre intacte au Pater.
Alors je passais mes journées à regarder à la fenêtre, qui était recouverte d'un filet antimoustique vert, les autres enfants jouer dans l'eau. Je les entendais rire, crier, courir, appeler, vivre.
Malgré tous ses efforts, les moustiques et les nonos ont goûté à ma chair. Mamie Léa stockait chez elle des cartons de pâte dentifrice Colgate, tubes rouges et blancs, destinés à l'hygiène de ses élèves.
La mission de ma cousine d'alors fut de me badigeonner les jambes du Colgate: "ça va sécher les bobos tu vas voir!"
ça n'a pas séché grand chose, mais plutôt infecté les plaies. Alors on a mis du monoi citron. Et il faisait chaud et lourd, comme ce soir.
Deux fois mamie Léa m'a permis de sortir; il y avait un mariage à Takapoto et j'allais être demoiselle d'honneur avec ma cousine du moment. Léa avait confectionné, bonne couturière qu'elle était, deux robes papillons dans un tissus pareu bleu. J'étais toute fière. Elle a lâché mes cheveux roux, qui d'habitude étaient tressés en nattes, et ce dont je me souviens, c'est d'avoir suivi la mariée dans le temple ou l'église, et d'avoir pris une photo sur les marches du lieu.
La deuxième fois, j'ai suivi ma cousine d'alors jusqu'à la plage où tous les enfants jouaient dans l'eau. Je les ai rejoins; mais ils se sont éloignés de moi en riant: "attention attention au poulpe, il va t'attaquer!";
Ce sont les deux fois où je suis sortie de la maison de ma grand mère à Takapoto.
J'ai essayé une troisième tentative, mais à peine étais-je sur le seuil de la porte, que ma cousine d'alors, Magali, habituée à l'attention de ma grand mère, a crié "Ne sors pas un scorpion, un scorpion!"
Le dialogue avec ma grand mère était surréel. Il y avait le portrait d'un homme sur une table à côté du canapé. "Qui c'est?" " C'est mon frère" "Comment s'appelle-t-il?" "Il s'appelle Charles de Gaulles".
Je lisais ses manuels scolaires; et regardais par la fenêtre toute la journée. Je n'avais que neuf ans.
Le soir papi allait sur le vélo pour faire l'électricité.
Nous mangions du thé pain beurre en boîte.
A la mort de ma grandmère, sa fille adoptive est retournée à Takapoto; elle a tout vidé de la maison, tout vendu, sous le regard
perplexe de certains habitants, qui savaient qu'elle n'était que sa fille de coeur, que la vraie fille était ailleurs.
Je pense à ça parce qu'il y a quelques semaines, j'ai croisé une femme dans les couloirs de l'Assemblée, une Paumotu, qui venait voir Teina Maraeura. Elle m'a interpelé.
"C'est toi, la petite fille de Léa, je te reconnais, tu ne me reconnais pas?"
Les visages se bousculent quand on ne les voit que rarement.
"Je me souviens de toi, à Takapoto, tu ne te souviens pas?"
Un oui timide est sorti, pour ne pas vexer. Nous avons engagé la conversation.
C'est ainsi que j'ai appris de la bouche d'une femme que je ne reconnaissais pas, que mamie Léa avait fait un séjour à l'hôpital Jean Prince, parce qu'elle n'avait pas supporté la mort de papi. J'ai fait comme si je savais, blessée qu'on ne m'ait jamais rien dit, de n'avoir jamais été auprès d'elle à ce moment là.
Mamie Léa, c'est vrai, portait en médaillon autour de son cou, la dent en or de Moni Teahu.
Voilà ce qui me reste, en mémoire, de l'atoll de Takapoto.









