le goût du jour

Mardi 7 février 2012 2 07 /02 /Fév /2012 08:15

Je me souviens de Takapoto, mamie Léa.

La maison de ma grand-mère était construite sur une parcelle où, autrefois, on jetait les prépuces des sexes traditionnellement circoncisés. Il y avait plein de nonos et de moustiques sur ce lieu précis.

Ma grand mère était protestante, institutrice de l'île, mariée à un homme qui devait peser environs 190 kilos si ce n'est plus; il avait la peau noire et une dent en or fendait son sourire, son nom, Moni Teahu. Papi, dans ma bouche. Papi entretenait la piste de l'aéroport de Takapoto.

J'ai passé un mois dans la maison de ma grand mère. "Dans la maison de ma grand mère", littéralement. Je n'avais pas le droit de sortir et d'aller jouer avec les autres enfants.

Je suis blanche et mamie Léa ne voulait pas qu'il m'arrive quoi que ce soit, que je me fasse bouffer par les nonos, que je brûle au soleil, qu'on se moque de moi à cause de mes cheveux roux, qu'on me regarde un peu trop curieusement. Il fallait me protéger, me rendre intacte au Pater.

Alors je passais mes journées à regarder à la fenêtre, qui était recouverte d'un filet antimoustique vert, les autres enfants jouer dans l'eau. Je les entendais rire, crier, courir, appeler, vivre.

Malgré tous ses efforts, les moustiques et les nonos ont goûté à ma chair. Mamie Léa stockait chez elle des cartons de pâte dentifrice Colgate, tubes rouges et blancs, destinés à l'hygiène de ses élèves.

La mission de ma cousine d'alors fut de me badigeonner les jambes du Colgate: "ça va sécher les bobos tu vas voir!"

ça n'a pas séché grand chose, mais plutôt infecté les plaies. Alors on a mis du monoi citron. Et il faisait chaud et lourd, comme ce soir.

Deux fois mamie Léa m'a permis de sortir; il y avait un mariage à Takapoto et j'allais être demoiselle d'honneur avec ma cousine du moment. Léa avait confectionné, bonne couturière qu'elle était, deux robes papillons dans un tissus pareu bleu. J'étais toute fière. Elle a lâché mes cheveux roux, qui d'habitude étaient tressés en nattes, et ce dont je me souviens, c'est d'avoir suivi la mariée dans le temple ou l'église, et d'avoir pris une photo sur les marches du lieu.

La deuxième fois, j'ai suivi ma cousine d'alors jusqu'à la plage où tous les enfants jouaient dans l'eau. Je les ai rejoins; mais ils se sont éloignés de moi en riant: "attention attention au poulpe, il va t'attaquer!";

Ce sont les deux fois où je suis sortie de la maison de ma grand mère à Takapoto.

J'ai essayé une troisième tentative, mais à peine étais-je sur le seuil de la porte, que ma cousine d'alors, Magali, habituée à l'attention de ma grand mère, a crié "Ne sors pas un scorpion, un scorpion!"

Le dialogue avec ma grand mère était surréel. Il y avait le portrait d'un homme sur une table à côté du canapé. "Qui c'est?" " C'est mon frère" "Comment s'appelle-t-il?" "Il s'appelle Charles de Gaulles".

Je lisais ses manuels scolaires; et regardais par la fenêtre toute la journée. Je n'avais que neuf ans.

Le soir papi allait sur le vélo pour faire l'électricité.

Nous mangions du thé pain beurre en boîte.

A la mort de ma grandmère, sa fille adoptive est retournée à Takapoto; elle a tout vidé de la maison, tout vendu, sous le regard perplexe de certains habitants, qui savaient qu'elle n'était que sa fille de coeur, que la vraie fille était ailleurs.

 

Je pense à ça parce qu'il y a quelques semaines, j'ai croisé une femme dans les couloirs de l'Assemblée, une Paumotu, qui venait voir Teina Maraeura. Elle m'a interpelé.

"C'est toi, la petite fille de Léa, je te reconnais, tu ne me reconnais pas?"

Les visages se bousculent quand on ne les voit que rarement.

"Je me souviens de toi, à Takapoto, tu ne te souviens pas?"

Un oui timide est sorti, pour ne pas vexer. Nous avons engagé la conversation.

C'est ainsi que j'ai appris de la bouche d'une femme que je ne reconnaissais pas, que mamie Léa avait fait un séjour à l'hôpital Jean Prince, parce qu'elle n'avait pas supporté la mort de papi. J'ai fait comme si je savais, blessée qu'on ne m'ait jamais rien dit, de n'avoir jamais été auprès d'elle à ce moment là.

Mamie Léa, c'est vrai, portait en médaillon autour de son cou, la dent en or de Moni Teahu.

 

Voilà ce qui me reste, en mémoire, de l'atoll de Takapoto.

Par Ariirau - Publié dans : le goût du jour
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Vendredi 4 novembre 2011 5 04 /11 /Nov /2011 02:24

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Par Ariirau - Publié dans : le goût du jour
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Lundi 29 août 2011 1 29 /08 /Août /2011 17:25

Dans nos blancs toutes les couleurs se fondent, mais jamais elles ne se renient. Je ne renierai pas ces racines, pour plaire aux ethnicistes, à ceux qui n'aiment pas les mélanges, à ceux pour qui le taioro sera toujours blanc, même s'il peut avoir le goût du coco, et qu'il a pu être préparé avec des mains brunes.

J'ai rêvé de mon pays quand j'étais loin. Des racines sortaient de mes gencives, écartaient mes dents. J'entendais le grincement de ces dents poussées par la force des racines. Au centre de mon front, la chair s'écartait en une fente au centre de laquelle des brins d'herbe verte poussaient à vitesse égale. Mon corps était pris par la terre. Alors je suis revenue ici. Je leur ai dit mon nom, ils ne m'ont pas crue.

J'ai rêvé de mon pays quand j'étais loin. J'étais une âme qui volait au dessus de plaines arides et couleurs ocres et brunes, le vent soufflait et berçait mon périple. Jusqu'au Pô où j'ai forcé la main et plongé jusqu'à essayer de sortir mon aîeule du Noir. Elle m'a appelée, alors je suis revenue ici. Je leur ai dit mon nom. Ils m'ont appelée par un autre prénom.

J'ai rêvé de mon pays. J'étais seule au milieu des Tupuna. Ils étaient une centaine assis en cercle autour de moi. J'ai cru apercevoir le visage d'une vieille femme et je me souviens encore d'elle. Ils étaient tous vêtus d'habits couleur terre, ils étaient tous vieux, aux cheveux gris, silencieux, assis, ils m'observaient. Le ciel était surpeuplé d'étoiles, venues nous observer. J'entendais une voix d'homme chanter, il chantait dans une langue incomprise mais ressentie, reconnue parmis des milliers d'autres. J'ai entendu le mot.

 

Ils ne disaient rien mais ils connaissaient mon nom.

 

Pour la première fois, j'étais en paix, chez moi. Sur ma terre.

 

Qui pourra m'arrêter en chemin? Sinon les ancêtres, eux seuls, qui ont tressé jusqu'à mon prénom et qui me laissent le choix d'écrire ma propre vie et celle des autres, aussi. Usée par la réalité du vivre, je ne rêve plus, mais il m'arrive de m'accrocher à ces rêves étranges qui ont fait l'effort certain de venir jusqu'à moi.

Par Ariirau - Publié dans : le goût du jour
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Mercredi 13 avril 2011 3 13 /04 /Avr /2011 02:51

Depuis quelques mois, les mondes des 5 continents ou le « tout-monde », observent les vagues de soulèvements populaires au Moyen-Orient et en Afrique Noire.

Ces peuples avaient chacun une Histoire, occultée par l’invasion des peuples occidentaux vers le sud, sud ouest de la planète, aux 18ème et 19ème siècles.

Ces peuples partagent une histoire, généralement âgée de deux siècles avec les anciennes Nations colonisatrices. Ces peuples ont « obtenu » leurs « indépendances » dans les années 1960s, périodes durant lesquelles ils ont du se réapproprier leur identité, dont l’histoire précoloniale s’assimilait presque à des légendes de guerriers et de peuples légendaires. Il ne restait rien qu’eux-mêmes, des langues qu’on qualifia de dialectes, des terres et des frontières qui furent et sont encore aujourd’hui, la source de conflits sanglants et barbares. Pourquoi la Mauritanie est-elle devenue Mauritanie, Pourquoi cette frontière qui la sépare du Sénégal est-elle demeurée, telle une cicatrice parmi tant d’autres sur la terre Afrique, visage de cicatrices-frontières, causes d’ethnocides humiliants- ces ethnocides comme pour crier à la face du monde : voilà ce qu’on en fait, de « votre mission civilisatrice ».

Ce qui se passe aujourd’hui est la honte de l’occident. C’est l’image absurde et nue de l’échec colonial, même plus : C’est la preuve que ces pays n’ont jamais été vraiment indépendants.

Je suis contre tout interventionnisme français dans ces anciennes colonies, dans ces pays libres : Justifié au nom de la bonne morale, pour aider à renverser « le dictateur » qu’on avait « pourtant soutenu », cet interventionnisme me rappelle beaucoup trop ce que Georges W Bush avait fait en Irak. Certes, les conditions sont différentes, mais de quel droit envoie-t-on nos troupes ? Quelle fierté la France peut-elle tirer de ces interventions ? Les propos de François Fillon ne sont-ils pas déplacés ? Et que penseraient les Français si demain, les Tunisiens soutenaient la mise en place d’un Omni-président indécrottable, puis, l’heure venue, enverraient leurs troupes pour bombarder sa résidence et le sortir de chez lui comme un rat qu’on chasse de son trou ?

Le manque de respect. C’est un problème culturel ?

Je me suis tue, perplexe, devant ces vagues de rebellions, comme des centaines de milliers d’individus, j’ai observé ces peuples vivre leurs révolutions. Et j’ai pensé que l’interventionnisme de l’ONU, comme celui de la France, aurait un retour de boomerang, parce que la terre tourne.

Il est temps de laisser les peuples grandir, à chaque peuple sa ou ses révolutions. La France, que j’affectionne tant, a vécu-vit les siennes, qu’elle respecte celles des autres. Si ces pays sont libres, de toute évidence, le vieux continent, lui, refuse de tourner la page. Ça c’est incompréhensible.

Par Ariirau - Publié dans : le goût du jour
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Mardi 23 février 2010 2 23 /02 /Fév /2010 23:58

L'univers est en expansion constante, et dans notre réalité, la vue s'arrête à l'horizon, le monde est cadré, limité. L'écriture, simple bout de papier gribouillé, à première vue, est certainement plus q'un but, qu'un objectif.

C'est une vie parallèle, une autre réalité, une autre dimension à l'antipode de toutes les certitudes. Un peu de volonté, un peu d'effort, et nous sommes transportés, devenons autre chose, nous voyons autrement qu'avec les yeux.

Nous rejoignons nos ancêtres, notre descendance s'agrippe à nos jupes, nous enlassons des étrangers, nous luttons contre nous mêmes. La matière plastique et fade d'un simple clavier devient tout simplement vectrice d'une énergie indéfinie qui monte un mur tout autour de moi, comme une carapace et rien ne peut m'affecter, ni les sons ni la matière. M'empêcher d'écrire, c'est me détruire à feu doux, me lier les poings, c'est brûler mes rêves, c'est faner ma vie. Le scandale, c'est que je n'écris pas pour être lue, je suis une égoiste, mais pas tant que ça, parce que je lis les autres. J'écris pour fuir.

Tout ça pour ça.

Par Ariirau - Publié dans : le goût du jour
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