les gens de mon pays

Mercredi 16 juin 2010 3 16 /06 /Juin /2010 04:12

J’aime sans doute les chapeaux blancs de Dubois. Sans doute me rappellent-ils à un temps que ma mémoire a effacé le jour de ma naissance. Oui, parce que le tunnel est loin et long, jusqu’à la lumière du jour, jusqu’à l’air qui envahit nos poumons, jusqu’au cri de la vie organique, matérielle, humaine. Le parcours jusqu’au premier souffle est tel un combat, qu’on oublie tout ce qu’on a pu vivre dans le ventre de nos mères ce jour où nous ouvrons les yeux. Et nous naissons amnésiques, alors que nous connaissions déjà le monde, et les chapeaux blancs.

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Oui, elles portaient toutes des chapeaux blancs, ou les cheveux serrés dans une natte, comme toi, ma mère, ta mère, la mère de celle-ci, et cette mère ultime, dont le prénom commençait par la lettre A, prénom qui n’apparaissait nulle part ailleurs, icône d’amour, de force et de fragilité, sorte d’Eve de notre généalogie de femmes, ancre de plomb d’une lignée d’ancêtres, de New York à Kaukura, de Kaukura à Tipaerui, de Rome à Papeete, d’Irlande à Tipaerui, de Bretagne jusqu’ici, de Tipaerui jusqu’aux âmes, dans mon ventre.

 

Mais je l’aimerais, sans doute, plus, ce tableau de Dubois, si elles ne se ressemblaient pas toutes autant. Parce que dans la vie, nos femmes sont charnues, fortes, plantureuses, quelques fois si fines, et les formes de leurs visages s’allongent ou s’arrondissent.

 

Et ce sont les tons de leurs voix, emmêlés dans la  louange au Seigneur, ces dimanches matins où le soleil ne brûle pas autant le bitume des rues de Papeete. Combien de fois nous sommes nous attristées, maman, lorsque nous écoutions toutes les deux les chants des Protestantes qui faisaient vibrer en toi les cordes musicales de ton enfance et de ton éducation, en moi issue d’un autre monde, la voix d’une grand-mère qui m’avait déjà remplacée pour ne pas souffrir.

Par Ariirau - Publié dans : les gens de mon pays
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Mercredi 7 octobre 2009 3 07 /10 /Oct /2009 01:00

Alani et Taurere, eux… ils font partie des gens qui font.

"- Fannyyy! Haere mai ta ma'a!!!" C'est la voix de ma mère qui me rappelle à mon enfance, lorsque nous mangions à chaque repas, à des horaires fixes. Il y avait parfois ces choux de Bruxelles que je lorgnais fatalement. Au son de la voix de Dorita, je courais du jardin ou je sortais vite de ma chambre pour rejoindre la table ronde, où toutes les conversations familiales avaient lieu, où pendant l'adolescence, je défiais mon père avec des idées de Gauche inculquées au lycée: le socialisme et le partage des richesses, quelle blague, au moins la Droite libérale est franche: il y a ceux qui n'auront jamais rien et ceux qui auront toujours tout; 
l'âge ignorant nous poursuit-il jusqu'à la mort?

Manger, c'était se réunir, pas uniquement se nourrir.

Alani est retournée dans la cuisine avec sa cocotte.

Elle a ouvert le robinet pour laver le récipient mais l’eau était marron, ce qui arrive souvent après les grosses pluies. C’est donc la fontaine d’eau qui s’avisa utile : l’eau réchauffée décrassera les marques d’un repas bien apprécié.


Taurere ne s’est pas levé de la chaise durant tout l’épisode. Mais s'il ne disait rien, sans doute que tout un roman devait défiler dans sa tête. 

Ses pensées étaient ailleurs, interrompues par Khô Lanta : un Français est en train de construire une table avec des bambous, une table sur laquelle ils vont manger une vingtaine de grains de riz chacun gonflé dans de l’eau de mer. Il bouge sa tête en signe de désapprobation en faisant « ah te te te te… » Il soupire.


Alani a trouvé  à refaire, elle s’accommode de tout. Elle fait partie de ces femmes en voie de disparition, qui sont capables de préparer un véritable repas avec trois bouts de carottes, ce genre de femme qui fait l'honneur de tout homme qui donnera de l'essentiel à sa famille, sans jamais rêver de superflu. On ne supplantera jamais nos mères, personne ne remplacera jamais nos pères.

Dehors le ciel est étoilé, il fait frais dans la vallée, les chiens n'aboient pas, on n'entend que les voix du poste de télévision qui se noient dans le vide. Les enfants et les petits enfants ne sont pas là, tout est si calme, un silence de compréhension et de consentement.

Taurere penche la tête en avant, ferme les yeux. A nouveau attablée à côté de son époux-pour-cette-vie-et-pour-
après,
 Alani se signe :


Seigneur, bénissez notre repas et donnez du pain à ceux qui n’en n’ont pas...





Par Ariirau - Publié dans : les gens de mon pays
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Mardi 6 octobre 2009 2 06 /10 /Oct /2009 01:00

Ce qui arrive, c'est que des gens ont faim et qu'ils se cachent. Ils n'ont rien volé dans la maison. Ils connaissaient la routine d'Alani et de Taurere, ils ont attendu de voir la voiture passer, et ils sont allés tout simplement, directement dans la cuisine. Je dis "Ils" mais ça pourrait être "elle" ou "il".

Ici, à Tahiti en 2009, comme ailleurs sans doute, des gens ont faim et ils se cachent.

Dans la cuisine, ils ont pris le plat, des couverts, ils ont mangé à même le plat, on ne sait pas. En tout cas, il n'y avait pas de vaisselle sale dans l'évier, ils n'ont laissé aucun indice de leur passage que la cocotte vide.

On pourrait croire à une petite blague, mais ce n'en est pas une. Ces gens là devaient connaître le bon coeur d'Alani et de Taurere, et leur modeste revenu. Lorsqu'ils sont allés manger le ma'a de ces deux-là et un peu comme s'ils voulaient les remercier, ils ont lavé, essuyé, rangé leurs couverts.

Aucun d'entre nous n'est allé chez Alani et Taurere quand ils étaient à la messe.

La faim. C'est une sensation physique qui se mêle au sentiment de honte: elle émascule le père de famille, elle dénature la mère.
Comment peut-on avoir faim dans une société qui gaspille?
A-t-on le droit d'avoir faim dans une société qui produit à manger?
Quand on a la plus belle richesse au monde: l'enfant, et qu'on n'est pas capable de le nourrir, on est quoi aux yeux des autres?


Il y a des grosses bagnoles un peu partout ; les enfants ont des ipods, de machins choses: On tend la main, et toute la nouvelle technologie nous tombe sur la paume.


2009 et tous ces outils de communication, drôle de communication où l’on ne voit plus l’autre comme il faut, on se désensibilise de l'autre de ses souffrances. 2009 et on vole le ma’a, le pain, sans rien prendre d’autre. On revient à la préocupation naturelle, primaire: se nourrir.


Pendant ce temps éternel que la faim rend pénible, il n’y a pas que les chiens de la vallée qui ont le ventre creux.


Il y a quelques semaines un ta'ata tahiti m'aborde à la station service: "Madame, donne moi cent francs" Incrédule, je le regarde, pensant qu'il collecte pour la bière. Puis coeur mou, je lui sors un cent francs. Je le retrouve dix minutes plus tard dans la superette en face de la station, sur le tapis roulant, il y a une boite de puatoro, une baguette. Mais c'est trop tard, il part trop vite et je ne peux pas lui courir après. J'y repense encore et je regrette d'être si inutile à mon prochain. J'aurais pu faire ses courses, quelque chose, mais je ne voulais pas qu'il ait honte, devant les autres. Je pense à mon avenir, à la précarité de nos vies.


Comment exiger de nous que nous plantions des Uru, quand on vit sur un terrain qui ne nous appartient pas, qui ne nous appartiendra jamais ?


Pourquoi culpabiliser une population, l'abassourdir de discours infantilisants quand on vit si loin de la réalité brute de la faim. Dans ce pays même les Puissants sont impuissants: le ma'a tahiti est cher, saisonnier, pas de bus, pas de trottoirs, pas de travail, mais du blah blah, de l'arrivisme, du piston, on avance sur un tapis roulant, sans vraiment avancer. Quelles que soient les personnes. Nous attendons, sans vraiment y croire, celui ou celle qui changera les choses. Et le discours religieux nous rassure, il nous réconforte: A la porte du Royaume de Dieu, ceux qui étaient les derniers seront les premiers, et ceux qui étaient les premiers seront les derniers. Mais il faut attendre la fin du monde pour le vivre. C'est un long chemin.


Et la faim dans tout ça. La faim ? Elle n’existe pas pour ceux qui ont le ventre plein, comment peuvent-ils la concevoir, quand la préoccupation majeure est une prise de pouvoir ?


Moi, je m’énerve, impuissante.

Alani me dit : « 
Non non ce n’est pas grave, calme-toi! ils avaient faim, c’est bien qu’ils aient mangé… »


Cette phrase écrase toutes ces pensées encombrantes, qui ne changeront jamais rien, des pensées qui ne valaient même pas la peine d’être pensées. Du blah blah blah cérébral et muet, c’est tout.


Parce que dans la vie, il y a ceux qui font et ceux qui regardent faire.

Ceux qui regardent faire sont ceux qui parlent le plus, et qui écrivent le plus.

Ils refont le monde sans avancer d'un pas.

Par Ariirau - Publié dans : les gens de mon pays
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Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /Oct /2009 01:00

Alani conduit pru-da-ment et ne dépasse pas la limite de vitesse : elle respecte tout, les gens, les lois, Dieu et les enfants. Elle s’attend à ce que les autres en fassent de même pour sa propre tribu. Son époux est différent : il décèle tout de suite l’erreur chez les autres, son expérience de la vie fait qu’il est un de ces hommes qui parlent quand ils savent et qui se taisent quand ils ne savent pas. On ne pourra jamais supplanter nos pères.

Taurere aime lire la Dépêche, il semblerait qu’il ait transmis ce goût comme un gène à ses fils, dont la lecture se borne à la page 51, à droite de l’horoscope, au-dessus des résultats du Keno.

Dans la vallée il y a plein de dos d’ânes et de chiens au ventre creux, couverts de galle. La nuit ils dorment sur le bord de la route, ou traînent à la recherche de ce qu’ils n’auront jamais dans leur existence pathétique : du confort et du réconfort.

Alani et Taurere arrivent enfin chez eux, pour retrouver le réconfort de la table. Pendant que Taurere va se changer, Alani va dans la cuisine : la table était mise avant qu’ils ne partent. Elle allume la gazinière pour réchauffer quelques minutes le repas savoureux, bienvenu dans la fraîcheur du soir. Taurere allume le poste de télévision, s’assoit en bout de table, ouvre la boite en plastique, et prend ses petites pilules pour ci et pour ça, pour rendre le corps moins douloureux.

Sa femme arrive avec la cocotte chaude, avec l’assurance de ses jours.

Elle rejoint son époux, s’assoit ; ils font le signe de croix, prient, se signent à nouveau. C’est l’heure de manger :

On soulève le couvercle.

Dans le plat, il ne reste rien. Alani et Taurere se regardent et scrutent le fond de la cocotte. Alors elle se lève, saisit le téléphone et appelle ses enfants :

-         Tu es venu à la maison quand on était à la messe ?

-         Non mamie, pourquoi ?

-         On a volé notre ma’a !

Le dialogue se répète avec le nombre d’appels. Alani vérifie que tout est bien à sa place dans chaque pièce et retourne dans la salle de séjour.

Alani et Taurere sont pensifs. Des gens se sont introduits dans la maison, ils n’ont rien pris, rien du tout. Ils sont allés dans la cuisine, ils ont mangé le ma’a, et ils sont partis, comme ça. Sur le coup, j’ai ri un peu nerveusement.

Et puis un peu comme on reçoit une claque, il faut quelques secondes pour comprendre ce qui arrive.

Par Ariirau - Publié dans : les gens de mon pays
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Dimanche 4 octobre 2009 7 04 /10 /Oct /2009 01:00

Un samedi soir, ni les mo’otua ni les enfants n’étaient à la maison. Alani et Taurere partageaient une de ces soirées silencieuses que connaissent les couples qui s’aiment, marquées par les mêmes tâches de l’un et de l’autre. Alani préparait le repas et dans cette maison où toutes les portes sont ouvertes, l’odeur du petit salé lentilles, qui ne sortait pas d’une boîte, narguait tous les recoins de chaque pièce. Le bruit du couvercle sur la casserole, l’odeur du riz cuit, le bruit de la cuiller en bois sur la tasse en porcelaine, tous ces bruits qui se suivaient comme les notes d’une partition musicale, concordaient avec les mouvements de Taurere, qui de son côté, se préparait à aller à la messe de 18 heures.

Taurere et Alani fins prêts pour la messe de 18 heures, quittèrent la maison en laissant derrière eux la promesse d’un bon repas.

Le sermon du père Joël fut bu délicatement par les paroissiens, la prière de confession soulagea quelques culpabilités qui ont probablement fait sourire Dieu, et la chorale était encore dynamique et touchante, tant les voix remplissaient la demeure, alors que ce samedi soir à 18 heures laissait traditionnellement des bancs vides.

Avant le Khô Lanta de 19h 30 et ces Blancs de l’Hexagone qui passent à côté de pousses de taro sans les reconnaître, la messe du samedi soir à 18 heures est une messe bien douce que l’on préfère à celle du dimanche matin.

Il fait plus frais le samedi soir, le dimanche matin, la foule est colorée mais la chaleur fait coller nos jupes aux cuisses et ailleurs; s’asseoir et se relever, s’asseoir et se relever, et devoir décoller le coton de ma peau toute moite, est un exercice qui m’empêche de me concentrer sur l’essentiel : la méditation collective. Un dimanche matin, après avoir communié, je me suis agenouillée pour prier : j’avais tellement chaud, il faisait si lourd, que ma prière s’est faite tout de travers, elle a commencé par s’adresser à Dieu, et puis après je m’adressais à Sainte Rita, et puis ensuite à Jésus. Un trois en un bordélique, tellement pas possible qu’il est fort probable que les ouïes du Très Haut n’aient rien compris à mon charabia.

Ce samedi soir, tout s’est bien passé pour Taurere et Alani. Ils sont retournés à la maison, dans la nuit. A la sortie de l’église, un homme assigné à faire passer les voitures des paroissiens en priorité sur la route, agitait ses bras en haut, puis à gauche, puis montrait sa main. Enfin toute une agitation bien rituelle et locale, une sorte d'épilogue du 19 heures, un samedi soir, dans une commune de Tahiti...

Par Ariirau - Publié dans : les gens de mon pays
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