Alani et Taurere, eux… ils font partie des gens qui font.
"- Fannyyy! Haere mai ta ma'a!!!" C'est la voix de ma mère qui me rappelle à mon enfance, lorsque nous mangions à chaque repas, à des horaires fixes. Il y avait parfois ces choux de
Bruxelles que je lorgnais fatalement. Au son de la voix de Dorita, je courais du jardin ou je sortais vite de ma chambre pour rejoindre la table ronde, où toutes les conversations familiales
avaient lieu, où pendant l'adolescence, je défiais mon père avec des idées de Gauche inculquées au lycée: le socialisme et le partage des richesses, quelle blague, au moins la Droite
libérale est franche: il y a ceux qui n'auront jamais rien et ceux qui auront toujours tout; l'âge ignorant nous poursuit-il jusqu'à la mort?
Manger, c'était se réunir, pas uniquement se nourrir.
Alani est retournée dans la cuisine avec sa
cocotte.
Elle a ouvert le robinet pour laver le récipient mais l’eau était marron, ce qui arrive souvent après les grosses pluies. C’est donc la fontaine d’eau qui s’avisa
utile : l’eau réchauffée décrassera les marques d’un repas bien apprécié.
Taurere ne s’est pas levé de la chaise durant tout
l’épisode. Mais s'il ne disait rien, sans doute que tout un roman devait défiler dans sa tête.
Ses pensées étaient ailleurs, interrompues par Khô Lanta : un Français est en train de construire une table avec des bambous, une table sur laquelle ils vont manger
une vingtaine de grains de riz chacun gonflé dans de l’eau de mer. Il bouge sa tête en signe de désapprobation en faisant « ah te te te te… » Il
soupire.
Alani a trouvé à refaire, elle s’accommode de tout. Elle fait partie de
ces femmes en voie de disparition, qui sont capables de préparer un véritable repas avec trois bouts de carottes, ce genre de femme qui fait l'honneur de tout homme qui donnera de l'essentiel à
sa famille, sans jamais rêver de superflu. On ne supplantera jamais nos mères, personne ne remplacera jamais nos pères.
Dehors le ciel est étoilé, il fait frais dans la vallée, les chiens n'aboient pas, on n'entend que les voix du poste de télévision qui se noient dans le vide. Les enfants et les petits enfants ne
sont pas là, tout est si calme, un silence de compréhension et de consentement.
Taurere penche la tête en avant, ferme les yeux. A nouveau attablée à côté de son
époux-pour-cette-vie-et-pour-
Seigneur, bénissez notre repas et donnez du pain
à ceux qui n’en n’ont pas...









