Mardi 6 octobre 2009
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Ce qui arrive, c'est que des gens ont faim et qu'ils se cachent. Ils n'ont rien volé dans la
maison. Ils connaissaient la routine d'Alani et de Taurere, ils ont attendu de voir la voiture passer, et ils sont allés tout simplement, directement dans la cuisine. Je dis "Ils" mais
ça pourrait être "elle" ou "il".
Ici, à Tahiti en 2009, comme ailleurs sans doute, des gens ont faim et ils se cachent.
Dans la cuisine, ils ont pris le plat, des couverts, ils ont mangé à même le plat, on ne sait pas. En tout cas, il n'y avait pas de vaisselle sale dans l'évier, ils n'ont laissé aucun indice de
leur passage que la cocotte vide.
On pourrait croire à une petite blague, mais ce n'en est pas une. Ces gens là devaient connaître le bon coeur d'Alani et de Taurere, et leur modeste revenu.
Lorsqu'ils sont allés manger le ma'a de ces deux-là et un peu comme s'ils voulaient les remercier, ils ont lavé, essuyé, rangé leurs couverts.
Aucun d'entre nous n'est allé chez Alani et Taurere quand ils étaient à la messe.
La faim. C'est une sensation physique qui se mêle au sentiment de honte: elle émascule le père de famille, elle dénature la mère.
Comment peut-on avoir faim dans une société qui gaspille?
A-t-on le droit d'avoir faim dans une société qui produit à manger?
Quand on a la plus belle richesse au monde: l'enfant, et qu'on n'est pas capable de le nourrir, on est quoi aux yeux des autres?
Il y a des grosses bagnoles un peu partout ; les enfants ont des ipods, de
machins choses: On tend la main, et toute la nouvelle technologie nous tombe sur la paume.
2009 et tous ces outils de communication, drôle de communication où l’on ne voit plus l’autre
comme il faut, on se désensibilise de l'autre de ses souffrances. 2009 et on vole le ma’a, le pain, sans rien prendre d’autre. On revient à la préocupation naturelle, primaire: se
nourrir.
Pendant ce temps éternel que la faim rend pénible, il n’y a pas que les chiens de la vallée qui
ont le ventre creux.
Il y a quelques semaines un ta'ata tahiti m'aborde à la station service: "Madame, donne moi
cent francs" Incrédule, je le regarde, pensant qu'il collecte pour la bière. Puis coeur mou, je lui sors un cent francs. Je le retrouve dix minutes plus tard dans la superette en
face de la station, sur le tapis roulant, il y a une boite de puatoro, une baguette. Mais c'est trop tard, il part trop vite et je ne peux pas lui courir après. J'y repense encore et je regrette
d'être si inutile à mon prochain. J'aurais pu faire ses courses, quelque chose, mais je ne voulais pas qu'il ait honte, devant les autres. Je pense à mon avenir, à la précarité de nos
vies.
Comment exiger de nous que nous plantions des Uru, quand on vit sur un terrain qui ne nous
appartient pas, qui ne nous appartiendra jamais ?
Pourquoi culpabiliser une population, l'abassourdir de discours infantilisants quand on vit si
loin de la réalité brute de la faim. Dans ce pays même les Puissants sont impuissants: le ma'a tahiti est cher, saisonnier, pas de bus, pas de trottoirs, pas de travail, mais du blah blah, de
l'arrivisme, du piston, on avance sur un tapis roulant, sans vraiment avancer. Quelles que soient les personnes. Nous attendons, sans vraiment y croire, celui ou celle qui changera les choses. Et
le discours religieux nous rassure, il nous réconforte: A la porte du Royaume de Dieu, ceux qui étaient les derniers seront les premiers, et ceux qui étaient les
premiers seront les derniers. Mais il faut attendre la fin du monde pour le vivre. C'est un long chemin.
Et la faim dans tout ça. La faim ? Elle n’existe pas pour ceux qui ont le ventre plein,
comment peuvent-ils la concevoir, quand la préoccupation majeure est une prise de pouvoir ?
Moi, je m’énerve, impuissante.
Alani me dit : « Non non ce n’est pas grave, calme-toi! ils avaient faim, c’est bien qu’ils aient mangé… »
Cette phrase écrase toutes ces pensées encombrantes, qui ne changeront jamais rien, des pensées
qui ne valaient même pas la peine d’être pensées. Du blah blah blah cérébral et muet, c’est tout.
Parce que dans la vie, il y a ceux qui font et ceux qui regardent faire.
Ceux qui regardent faire sont ceux qui parlent le plus, et qui écrivent le plus.
Ils refont le monde sans avancer d'un pas.