Je venais d’accoucher il y a un mois, c’était mi avril, un lundi, n’ayant plus de carte de retrait, je devais aller la récupérer à la BP place
de la Cathédrale. Je pars de Paea avec mon bébé, tombe dans la circulation, arrive à Papeete centre-ville ; je me trimbale avec tout l’attirail : couches, doseur, titis, linges et
lingettes, etc. La poussette.
Problème. Place de la Cathédrale il n’y a pas de passage pour les handicapés, et je ne peux pas soulever la poussette toute seule, les marches
sont trop hautes et trop nombreuses. Je décide d’aller au front de mer pour retirer dix milles francs.
J’arrive là bas, je tombe sur une guichetière qui me regarde de travers : je connais ce regard, c’est le regard « taïoro toi c’est pas de quartiers ». Je connais ce regard, je suis née ici, c’est mon pays et depuis 40 ans rien n’a changé. Je ne suis pas née avec
la bonne couleur de peau au bon endroit, c’est tout. J’ai l’habitude, je comprends et je m’en fous, ça ne m’empêche pas de vivre.
Alors, j’ignore. Elle me demande une pièce d’identité, je sors mon permis de conduire. Elle me répond : « On ne prend plus les permis de conduire, c’est comme ça, c’est la règlementation. ». Je sors ma pièce d’identité : « Votre carte d’identité n’est plus valable madame, elle a expiré il y a 3 mois, je suis désolée, c’est la réglementation. » Je cherche mon passeport, je ne l’ai pas, je trouve ma pièce d’identité américaine : (sur les 3 documents, même signature en passant), elle regarde, elle
soupire : « Non madame, ça n’est pas valable ici ».
Je lui explique que j’ai fait la route exprès pour récupérer une carte que je n’ai pas pu récupérer, elle a mon numéro de compte, je suis de
bonne foi, je me suis déplacée avec tout mon attirail, et mon bébé, j’ai besoin de mes dix milles francs, j’ai de l’argent sur mon compte. Elle me répond sèchement : « Madame, je suis la réglementation ». Je pars.
Et puis je reviens, je me dirige vers un bureau, j’explique ma situation, l’agence Tamanu est fermée, je n’ai pas pu récupérer ma carte, blah
blah blah. L’homme me regarde et prend les trois documents d’identité, il check mon compte. Il me dit : « C’est bon, pour cette fois, madame
mais on a des règles à suivre et le permis de conduire n’est plus valide. »
Il se lève, et me fait suivre au même guichet.
La guichetière lui dit : « Ah c’est ça hein ! Quand c’est des popa’a on accepte !
Quand c’est le petit Tahitien on refuse ! »
Et là je pète un câble. Peut-être mes hormones de grossesse, peut-être parce que mon bébé était là avec moi, je me mets à crier :
« Quoi, c’est ma gueule de taioro qui dérange alors ! Je suis née ICI moi madame, MES
TUPUNA reposent tous l’URANIE ! Je m’appelle ARIIRAU même si ça vous fait chier, c’est mon nom, c’est mon pays ici ! Ma mère c’est une fille Poroi ! Oui madame, ma mère est
Tahitienne ! Mais moi je suis trop blanche pour vous hein, ça n’a rien à voir avec les pièces d’identités ! »
Elle fait les yeux ronds, stupéfiée.
Moi, vexée, rouge jusqu’à la racine de mes cheveux, je me dirige vers un autre
guichet en sanglotant. Tout le monde s’est retourné, des gens sont sortis de leurs bureaux pour voir. L’homme qui m’avait menée au guichet prend mon bras « Calmez vous madame, calmez vous ! »
Je prends mon billet, je sors en passant devant elle, on s’ignore.
Je me dirige vers la voiture, il est onze heures et Feri tane m’appelle, j’ai du mal à parler, trop énervée, je lui explique la situation. Il
se met à crier :
" -Où tu es ?
- Au marché.
- Tu retournes
immédiatement là bas, tu m’entends ?! J’arrive ! »
Je n’ai même pas le temps de lui dire, ça va passer, c’est rien, qu’il a déjà appelé la personne en charge du personnel guichetier, et qu’il a
quitté son chantier à Pamatai.
Je retourne, inquiète de la tournure que vont prendre les choses.
En 15 minutes, il est là, le visage et le tee shirt poussiéreux, il s’essuie le visage avec un kleenex, ses mains portent les traces de
ciment, il ne m’adresse même pas la parole, il regarde sa fille dans la poussette, prend la poussette et on entre. Il se dirige directement dans le bureau de la Chef.
C’est une demie comme moi, mais elle est brune, et la couleur de peau, ça change tout. Mais elle parle comme moi, et elle est Tahitienne,
comme moi.
Feri tane ôte sa casquette. Elle nous propose de nous asseoir, il refuse : « Je dois
retourner sur mon chantier, je ne peux pas rester longtemps. »
Là, la guichetière entre, elle est surprise d’avoir un Tahitien en face d’elle.
Elle prend la parole en Français :
« - Votre femme a insisté monsieur, je suis la règlementation …
Feri l’interrompt et lui dit, en Tahitien, en la regardant droit dans les yeux :
- Je connais ma femme, je sais comment elle est, de ce côté-là tu n’as rien à expliquer, je connais son caractère. Ce que je veux savoir,
c’est ce que tu as dit à ma femme. Dis moi, ce que tu lui as dit.
Un silence de quelques secondes, elle répond à côté :
- Elle n’avait pas sa pièce d’identité…
- Je veux savoir ce que tu as dit à ma femme.
- Quand c’est le petit Tahitien, on dit non, mais les popa’a… ils manquent de respect…
- Quoi, tu me dis que le Tahitien n'ose pas ? Qu'il ne sait pas se débrouiller? Qu’il n’est pas capable d’aller voir les supérieurs ?
C’est ça ? L’autre jour je n’avais pas ma pièce d’identité, j’ai pu retirer sans problème, alors qu’est ce que tu dis de ça ?
Feri se retourne vers la chef, et comme celle-ci vient de me dire qu’elle ne comprend rien au tahitien, il lui dit en Français,
calmement :
- Sur mon chantier, il y a plein de Tavini : le premier qui dit « taioro », je lui dis « tu prends tes affaires, tu
dégages ». Il n’y a pas de racistes chez moi, c’est clair ?
- Monsieur, … est venue dans mon bureau pour faire ses excuses, elle est vraiment désolée.
Je vois que la guichetière commence à avoir les larmes aux yeux, j’ai mal au cœur pour elle et pour moi. Pour nous deux, parce que je sais
comment sont certains expatriés quand ils viennent ici, en terrain conquis, ils savent tout, ils ont tout vu, ils jugent tout ; je lui dis :
- Je suis désolée, je n’ai pas voulu vous manquer de respect en insistant ; mais avec la petite, la circulation, c’est pour ça que j’ai
insisté, ce n’était pas par manque de respect.
Elle ne dit rien. Je reprends :
- Madame, faites attention : des gens comme moi, il y en a plein dans les rues. Je suis tahitienne, directement par ma maman et de
naissance ; c’est mon pays madame, moi je n’ai pas d’ailleurs. Et vous avez plein d’enfants blancs comme moi, ici.
Là elle commence à essuyer des larmes.
Moi aussi je commence pai’a à pleurer, le cœur compressé, alors je dis :
- La paix ! La paix !
La chef, soulagée, dit :
- Nous nous excusons, ça ne se reproduira plus.
Feri tane la salue, regarde la femme, met sa casquette et sort. Je le suis, avec la petite dans les bras qui commençait à s’impatienter depuis
qu’elle avait entendu la voix de son père.
Une fois sortis, mon mari me dit :
- Alors, ça va ?
- Oui.
- Maintenant, n’importe quel couillon qui te fait une réflexion comme ça, tu m’appelles, t’as compris ? J’en ai ras le cul de ces
connards. Même si c’est un représentant, tu m’appelles et je viens, c’est compris ?
- Oui.
- Tu sais pourquoi j’ai fait ça ?
Je hausse les épaules. Il répond :
- Je ne veux pas que mes enfants pensent que la façon dont ces sales cons traitent leur mère est normale. Je ne laisse plus passer.
Terminé.
Je l’ai regardé s’éloigner d'un pas pressé, à ce moment là, je l’ai trouvé grand.
Plus grand que tous les autres, lui, Feri tane.
Extrait de "Mafatu boum-boum". 04/2012