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extraits de romans

Mercredi 19 septembre 2012 3 19 /09 /Sep /2012 23:11

 

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Elle se vêt de grandes étendues d’herbes, à la fois courtes et hautes, elle laisse ainsi le lit de rivière prendre le soleil sans ombrages, elle est beaucoup moins boisée qu’aujourd’hui. C’est une aubaine, avec ce soleil qui tape fort dès le milieu de matinée, les enfants peuvent chahuter des heures, sans jamais avoir froid, dans l’eau claire de la rivière tapissée de cailloux lisses. Le ruissellement paisible de l’eau est alors perturbé d’éclaboussures, de sauts dans la rivière dans des coins de faible profondeur, où l’on peut apercevoir quelques rocs noirs ou rougeâtres.

La vallée est à la fois pudique et ouverte aux regards des habitants : Creusée vers le cœur de l’île où elle s’enfonce à ne plus voir, elle est vallonnée et ascendante sur les côtés, jusqu’à une crête d’un vert plus foncé qui la délimite de l’est à l’ouest en arc de cercle. Sur ses plus vertes hauteurs, la vallée confronte le ciel et s’expose dignement à l’océan, il est impossible pour le riverain de ne pas la remarquer.

(...)

Il aime se promener, seul, ou avec son frère, le long de la rivière. Il aime la solitude et s’attarde parfois sur des détails : il s’assoit au bord de l’eau, observe des bulles qui viennent éclater à sa surface ; il touche, palpe, arrache des feuilles, observe les plantes, hume les fleurs et les fruits. La vallée étreint son innocence et attise sa curiosité, il s’y ressource, observe tout d’un œil attentif, écoute les sons de la nature, de la terre au ciel et du ciel à la terre, la vallée et l'enfant ne vivent plus l'un sans l’autre.

Quand l’occasion se présente et qu’il peut, dès l’aube, se fondre dans la flore, une toile d’araignée tissée dans un rayon du soleil attise sa curiosité, la finesse de la soie se marie à la rosée, sur une de ces feuilles immenses et tropicales qui peut vous abriter en cas de forte pluie.

C’est un entre-deux-mondes gorgé d’une beauté sans prétention, d’émotions humaines et animales et d’une spiritualité intemporelle qui se dissimule dans la brousse. L’enfant aime s’y promener, ses pieds nus s’enfoncent dans une terre brune ou rouge, poudrée ou boueuse, noire et fibreuse, il se plaît dans cet univers isolé, cousu de paradoxes, mystique et concret, forestier et vallonné, il s'y promène jusqu’à ce que ce monde fasse partie de lui et ne le quitte jamais.

Par Ariirau - Publié dans : extraits de romans
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Mardi 14 août 2012 2 14 /08 /Août /2012 00:10

Je venais d’accoucher il y a un mois, c’était mi avril, un lundi, n’ayant plus de carte de retrait, je devais aller la récupérer à la BP place de la Cathédrale. Je pars de Paea avec mon bébé, tombe dans la circulation, arrive à Papeete  centre-ville ; je me trimbale avec tout l’attirail : couches, doseur, titis, linges et lingettes, etc. La poussette.

 

Problème. Place de la Cathédrale il n’y a pas de passage pour les handicapés, et je ne peux pas soulever la poussette toute seule, les marches sont trop hautes et trop nombreuses. Je décide d’aller au front de mer pour retirer dix milles francs.

 

J’arrive là bas, je tombe sur une guichetière qui me regarde de travers : je connais ce regard, c’est le regard « taïoro toi c’est pas de quartiers ». Je connais ce regard, je suis née ici, c’est mon pays et depuis 40 ans rien n’a changé. Je ne suis pas née avec la bonne couleur de peau au bon endroit, c’est tout. J’ai l’habitude, je comprends et je m’en fous, ça ne m’empêche pas de vivre.

 

Alors, j’ignore. Elle me demande une pièce d’identité, je sors mon permis de conduire. Elle me répond : « On ne prend plus les permis de conduire, c’est comme ça, c’est la règlementation. ». Je sors ma pièce d’identité : « Votre carte d’identité n’est plus valable madame, elle a expiré il y a 3 mois, je suis désolée, c’est la réglementation. »  Je cherche mon passeport, je ne l’ai pas, je trouve ma pièce d’identité américaine : (sur les 3 documents, même signature en passant), elle regarde, elle soupire : « Non madame, ça n’est pas valable ici ».

 

Je lui explique que j’ai fait la route exprès pour récupérer une carte que je n’ai pas pu récupérer, elle a mon numéro de compte, je suis de bonne foi, je me suis déplacée avec tout mon attirail, et mon bébé, j’ai besoin de mes dix milles francs, j’ai de l’argent sur mon compte. Elle me répond sèchement : « Madame, je suis la réglementation ». Je pars.

 

Et puis je reviens, je me dirige vers un bureau, j’explique ma situation, l’agence Tamanu est fermée, je n’ai pas pu récupérer ma carte, blah blah blah. L’homme me regarde et prend les trois documents d’identité, il check mon compte. Il me dit : « C’est bon, pour cette fois, madame mais on a des règles à suivre et le permis de conduire n’est plus valide. »

 

Il se lève, et me fait suivre au même guichet.

 

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La guichetière lui dit : « Ah c’est ça hein ! Quand c’est des popa’a on accepte ! Quand c’est le petit Tahitien on refuse ! »

 

Et là je pète un câble. Peut-être mes hormones de grossesse, peut-être parce que mon bébé était là avec moi, je me mets à crier :

 

« Quoi, c’est ma gueule de taioro qui dérange alors ! Je suis née ICI moi madame, MES TUPUNA reposent tous l’URANIE ! Je m’appelle ARIIRAU même si ça vous fait chier, c’est mon nom, c’est mon pays ici ! Ma mère c’est une fille Poroi ! Oui madame, ma mère est Tahitienne ! Mais moi je suis trop blanche pour vous hein, ça n’a rien à voir avec les pièces d’identités ! »

 

Elle fait les yeux ronds, stupéfiée.

 

Moi, vexée, rouge jusqu’à la racine de mes cheveux, je me dirige vers un autre guichet en sanglotant. Tout le monde s’est retourné, des gens sont sortis de leurs bureaux pour voir. L’homme qui m’avait menée au guichet prend mon bras « Calmez vous madame, calmez vous ! »

 

Je prends mon billet, je sors en passant devant elle, on s’ignore.

 

Je me dirige vers la voiture, il est onze heures et Feri tane m’appelle, j’ai du mal à parler, trop énervée, je lui explique la situation. Il se met à crier :

 

" -Où tu es ?

-          Au marché.

-          Tu retournes immédiatement là bas, tu m’entends ?! J’arrive ! »

 

Je n’ai même pas le temps de lui dire, ça va passer, c’est rien, qu’il a déjà appelé la personne en charge du personnel guichetier, et qu’il a quitté son chantier à Pamatai.

 

Je retourne, inquiète de la tournure que vont prendre les choses.

 

En 15 minutes, il est là, le visage et le tee shirt poussiéreux, il s’essuie le visage avec un kleenex, ses mains portent les traces de ciment, il ne m’adresse même pas la parole, il regarde sa fille dans la poussette, prend la poussette et on entre. Il se dirige directement dans le bureau de la Chef.

C’est une demie comme moi, mais elle est brune, et la couleur de peau, ça change tout. Mais elle parle comme moi, et elle est Tahitienne, comme moi.

 

Feri tane ôte sa casquette. Elle nous propose de nous asseoir, il refuse : « Je dois retourner sur mon chantier, je ne peux pas rester longtemps. »

 

Là, la guichetière entre, elle est surprise d’avoir un Tahitien en face d’elle.

Elle prend la parole en Français :

 

« - Votre femme a insisté monsieur, je suis la règlementation …

 

Feri l’interrompt et lui dit, en Tahitien, en la regardant droit dans les yeux :

 

-          Je connais ma femme, je sais comment elle est, de ce côté-là tu n’as rien à expliquer, je connais son caractère. Ce que je veux savoir, c’est ce que tu as dit à ma femme. Dis moi, ce que tu lui as dit.

 

Un silence de quelques secondes, elle répond à côté :

 

-          Elle n’avait pas sa pièce d’identité…

-          Je veux savoir ce que tu as dit à ma femme.

-          Quand c’est le petit Tahitien, on dit non, mais les popa’a… ils manquent de respect…

-          Quoi, tu me dis que le Tahitien n'ose pas ? Qu'il ne sait pas se débrouiller? Qu’il n’est pas capable d’aller voir les supérieurs ? C’est ça ? L’autre jour je n’avais pas ma pièce d’identité, j’ai pu retirer sans problème, alors qu’est ce que tu dis de ça ?

 

Feri se retourne vers la chef, et comme celle-ci vient de me dire qu’elle ne comprend rien au tahitien, il lui dit en Français, calmement :

 

-          Sur mon chantier, il y a plein de Tavini : le premier qui dit « taioro », je lui dis « tu prends tes affaires, tu dégages ». Il n’y a pas de racistes chez moi, c’est clair ?

 

-          Monsieur, … est venue dans mon bureau pour faire ses excuses, elle est vraiment désolée.

 

Je vois que la guichetière commence à avoir les larmes aux yeux, j’ai mal au cœur pour elle et pour moi. Pour nous deux, parce que je sais comment sont certains expatriés quand ils viennent ici, en terrain conquis, ils savent tout, ils ont tout vu, ils jugent tout ; je lui dis :

 

-          Je suis désolée, je n’ai pas voulu vous manquer de respect en insistant ; mais avec la petite, la circulation, c’est pour ça que j’ai insisté, ce n’était pas par manque de respect.

 

Elle ne dit rien. Je reprends :

 

-          Madame, faites attention : des gens comme moi, il y en a plein dans les rues. Je suis tahitienne, directement par ma maman et de naissance ; c’est mon pays madame, moi je n’ai pas d’ailleurs. Et vous avez plein d’enfants blancs comme moi, ici.

 

Là elle commence à essuyer des larmes.

Moi aussi je commence pai’a à pleurer, le cœur compressé, alors je dis :

 

-          La paix ! La paix !

 

La chef, soulagée, dit :

 

-          Nous nous excusons, ça ne se reproduira plus.

 

Feri tane la salue, regarde la femme, met sa casquette et sort. Je le suis, avec la petite dans les bras qui commençait à s’impatienter depuis qu’elle avait entendu la voix de son père.

Une fois sortis, mon mari me dit :

 

-          Alors, ça va ?

-          Oui.

-          Maintenant, n’importe quel couillon qui te fait une réflexion comme ça, tu m’appelles, t’as compris ? J’en ai ras le cul de ces connards. Même si c’est un représentant, tu m’appelles et je viens, c’est compris ?

-          Oui.

-          Tu sais pourquoi j’ai fait ça ?

 

Je hausse les épaules. Il répond :

 

-          Je ne veux pas que mes enfants pensent que la façon dont ces sales cons traitent leur mère est normale. Je ne laisse plus passer. Terminé.

 

Je l’ai regardé s’éloigner d'un pas pressé, à ce moment là, je l’ai trouvé grand.

Plus grand que tous les autres, lui, Feri tane.

 

Extrait de "Mafatu boum-boum". 04/2012

 

Par Ariirau - Publié dans : extraits de romans
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Mercredi 4 juillet 2012 3 04 /07 /Juil /2012 08:39

Elle l’avait construit de toute part, comme un amant passionné, un homme qui ne posait jamais de questions et à qui elle n’en poserait jamais. Elle s’était inventée une rencontre un contact, pour survivre l’absence de sa vie.

Elle l’avait croisé, un matin, tôt, vers les sept heures, au magasin chinois dit « le magasin bleu » dans son quartier. Ce matin là, son dernier fils lui réclamait le titi alors que le soleil était à peine levé et que le grillon était encore endormi. Dans une atmosphère humide et tiède, pieds nus sur les carreaux, elle s’était dirigée vers le fils avec l’assurance d’une mère qui devine que les pleurs ne trahissent que la faim, rien d’autre. Il s’était endormi à son sein au bout de quelques minutes. Elle le reposa dans son berceau. Elle n’était pas encore enceinte de sa fille. Toute la maisonnée était encore endormie, mais à certains mouvements, elle savait qu’ils allaient bientôt tous se réveiller et qu’il lui restait peu d’intimité avant le bruit des autres.

Elle s’empressa d’aller faire sa toilette. Il n’y avait plus de gaz pour alimenter le chauffe-eau, elle s’accroupit dans la douche et laissa couler l’eau froide entre ses cuisses timidement, puis elle se fit courageuse et dirigea le pommeau de douche sur sa poitrine. Debout, elle se rinça et se savonnait en insistant dans ses recoins du corps qui sont rarement exposés. Elle s’habilla rapidement et sachant qu’il n’y avait plus de quoi préparer le petit déjeuner, elle ouvrit la boite en carton noire sur l’étagère. Son époux recevait sa paye en liquide, à la semaine.

Elle prit son billet et sortit de la maison, marcha jusqu’au magasin bleu. Et dans cet endroit d’une réalité grise et urbaine, le sol poussiéreux, dans les coins, un magasin qui sent le gras et la lessive, tout s’arrêta pour elle.

Lorsqu’elle le vit, la première fois, le monde s’écroula sous ses pieds. En quelques secondes seulement son regard avait dévisagé le visage de cet homme, elle aurait pu le dessiner à l’encre de Chine.

Cet homme là était un homme d’ici, apparemment de passage. Il portait un uniforme, kaki, un béret vert. Ce sont ses lèvres ourlées et l’iris noisette de ses yeux cerclés de cils noirs, qui la bouleversèrent. Il la regarda un court instant, lorsqu’ils se sont croisés. Cet homme là n’avait pas besoin de parler, le désir s’éprouvait sur le grain de sa peau.  Elle lui arrivait à peine à l’épaule, elle s’en voulait d’être sortie sans parfum, sans maquillage, ses cheveux châtain clair épais roulés en chignon au seuil de son crâne, comme le font les grands-mères. Mais lui, en la croisant, avait aimé le parfum de ce savon si familier qu’on utilisait aussi dans son foyer. Il avait deviné sous le tee-shirt ample que portait cette petite femme, une poitrine offerte et douce. Il savait déjà qu’elle se serait abandonnée sans réfléchir, par instinct. Mais il ne savait pas comment l’aborder. Dans le magasin bleu, tout le monde se croisait, se connaissait, s’épiait plus ou moins.

Il s’arrêta et il se retourna vers elle, qui était de dos. Soudainement il se mit à pleuvoir et la pluie sur les tôles du magasin bleu se déversait tambour battant.

 

extrait chapitre 4. Titre indéterminé.

Par Ariirau - Publié dans : extraits de romans
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