Il y a 15 000 ans, nous étions 10 millions sur la planète. Aujourd'hui, nous sommes 7
milliards.
La
mobilité caractérisait nos ancêtres: c'est la mobilité qui a permis à l'espèce humaine de devenir la seule espèce planétaire, "tout en conservant son unité biologique". Tout comme la culture en
mouvement est une espèce sans danger d'extinction.
La coca-colonisation ne menace pas notre culture, la mondialisation de "la" culture serait un mythe,
ce qui menace l'Humanité,c'est l'émiettement culturel, c'est le désastre environnemental, c'est un déficit de moyen au service de la création. ( Jean-Pierre Warnier, "La mondialisation de la Culture").
Où nous situons-nous, aujourd'hui, dans l'hyperproductivité culturelle mondiale ?
L'humanité tout entière, octopus hyperactif, pose sur un plateau toute sa marchandise culturelle, à l'autel de la "culture monde".
Ci dessus: "inachetable", le patrimoine matériel-immatériel du tatau.
Pourtant, ce que nous ne pourrons jamais commercialiser, fera notre culture.
La mondialisation de la culture n'est qu'une utopie, car la culture, comme notre sang, ne sera jamais à vendre.
Sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, les lagons de la Nouvelle Calédonie, situés en France et non pas dans le Pacifique. Sur la liste du patrimoine culturel mondial de
l'UNESCO j'observe, dubitative, notre absence, l'absence des îles Marquises, l'absence de nos atolls, de nos lagons, de nos marae. Liste du patrimoine culturel mondial
Sommes-nous donc l'utopie ? Dans le sens propre du terme qui signifie "nulle part". N'est-ce pas plutôt la Culture-monde,
ou "mondialisation de la culture", qui est une utopie, un "nulle part". Il est impossible, il est utopique de penser uniformiser la culture à l'humanité, puisque la culture naît de la
diversité et que l'humanité est "une machine à produire de la différence"- fil de pensée de JP Warnier.
Quels sont les critères d'inscription au patrimoine culturel mondial de l'UNESCO? Peut-on y mettre les cerisiers en fleurs du Japon, peut-on y mettre le parfum de la fleur de Tiare, peut-on y
mettre nos mères aux chapeaux blancs chantant dans la fraîcheur de nos églises? L'UNESCO peut-elle contenir sur une liste l'attache affective que chacun de nous porte à son pays, en ce qu'il est
unique, beau, ancien et irremplaçable?
Doit-on forcément être reconnus des grandes instances de l'Humanité pour exister? Non. Que les îles Marquises ou que nos marae ne soient pas inscrits sur la
liste du patrimoine mondial de l'Unesco, ne change rien à leur existence, à leur histoire, à l'attachement que nous leur portons.
Que faut-il pour faire un pays? Une équipe de football, un drapeau, un hymne, une rue à l'effigie d'une figure de résistance?
Est-ce que cela suffira pour que les autres communautés humaines nous reconnaissent? Non, ça ne suffira pas.
Pour faire un pays, il faut des enfants, mais pas n'importe lesquels: des enfants qui aiment et se reconnaissent dans leur culture.
Whale Rider, l'enfant ne
peut pas résister à l'appel de son destin. Elle défie, par instinct et conviction, l'apriori de son grand père, qui transmet la culture aux futurs hommes.
Ils se retrouvent tous deux dans un récit commun: la destinée de whale rider.
La transmission de la culture doit se faire sans apriori, sans préjugés (préjugés de peau, de sexe, de langue)
La culture est un mot utilisé à outrance dans le langage et le thème politiques (la "culture du résultat", la culture-identité pour les nationalismes...), mais c'est surtout le concept d'un
mouvement perpétuel. La culture n'est pas faite pour être statique, elle n'est pas faite pour être jugée, la culture est faite pour être retransmise, partagée, interprétée,
mutée. Voyons la culture comme quelque chose d'organique qui peut se dédoubler, se reproduire. C'est le produit d'une tradition, une tradition remaniée par les générations. La Culture est à la
fois passée et présente, elle est à l'image de l'homme qui la pense.
La mondialisation de la culture désigne la "circulation
de produits à l'échelle du globe" (déf. JP Warnier); cette mondialisation n'est réelle que par les actions d'achats-ventes des grandes sociétés industrielles qui ont donc
industrialisé l'art (cinéma, musique) pour le commercialiser.
La mondialisation de la culture est la conséquence de l'industrialisation, qui dans un monde capitaliste, est sans cesse à la recherche du profit. Alors aujourd'hui, on fait du profit sur des
grilles pains, de la même façon qu'on en fait sur certains livres. Et sans cesse, la culture industrielle appelle l'innovation. Rapidement, tout lasse, si rien n'est innové.
Notre communauté linguistique est identité: Sur environs 250 communautés ethniques, on identifie environs 6000 langues. La planète continue de tourner au même rythme, mais
les langues disparaissent à la vitesse de la lumière. Ma langue de pensée et
d'écriture est le Français. Je suis le fruit parfait de la francisation linguistique et génétique imposée à mes ancêtres ma'ohi entre 1840 et 1984. Cette francisation
linguistique a également touché mes ancêtres bretons, qui ont mis en place, depuis les années 80 des écoles maternelles d'immersion linguistique bretonne, & qui ont donné d'excellents
résultats au point qu'il existe aujourd'hui des lycées de langue bretonne.
Le pire des maux qu'aura fait la colonisation du 19ème siècle, fut de faire croire aux nations vaincues, qu'elles n'étaient que des régions pratiquant des patois: la dévalorisation
linguistique vise la transmission culturelle. Pour vaincre cette amputation linguistique, il nous faudra attendre trois ou quatre générations (le temps qu'il aura fallu pour la détruire);
l'identification linguistique appropriée étant la maîtrise des deux langues latine et insulaire.
Notre culture ne se réduit pas à une langue, ni à un tatouage (aujourd'hui vulgarisé), mais aussi à nos habitudes alimentaires, à nos atavismes, à nos orientations ludiques, à nos mouvements,
aussi, à nos regards, car nous parlons aussi avec les yeux.
Dans The Piano, Harvey Keitel joue le rôle de Baines, un Blanc métissé Maori. Le personnage se distingue dans ses relations aux Blancs qui sont purement
commerciales, des relations d'intérêts; son jeu de séduction auprès d'Holly Hunter, est celui du regard. La jeune femme est muette: le dialogue ne peut se faire que par le piano. Ce film est
émouvant: l'amour se véhicule par les regards, mais aussi par la gestuelle, dans, par exemple, le jeu des enfants (qui font l'amour aux arbres) jeu réprimandé pour son obscenité.
J'interprète le regard comme une parole, dans notre culture.
Je cite, j'approuve et j'aime l'écriture de Le Clézio: "Je n'ai pas de racines, j'ai des origines". Le sang des ancêtres peut être considéré comme un
patrimoine intouchable, comme la racine génétique qui attache les âmes à une nation; cependant, dans certains pays, le sang est une marchandise, vendu à X dollars le millilitre, de la
même façon qu'à New York, les étudiantes peuvent vendre leur ovule, dont le prix varie selon l'âge et l'intellect, selon le bagage génétique.
Croire que la modernisation et que la mondialisation ont leur source en Occident, c'est se méprendre. Les "sphères d'interaction" (terme employé par JP Warnier) se sont formées il y a 5500 ans au
Proche Orient; les communautés humaines d'alors était clairsemées, elles bougeaient : ce n'est qu'à l'apparition de l'agriculture qu'elles se sont sédentarisées. Et bien avant
l'industrialisation, la "culture monde" existait déjà.
Ci à gauche, le film Rapa Nui: la culture vouée à l'implosion, la culture du manque et du rêve, dans l'attente du grand nuage blanc.
C'est l'industrialisation des sociétés, apparue au 19ème siècle, en occident, qui a abouti à une commercialisation à grande échelle de l'art. En ce qui concerne notre siècle, l'art spécifiquement
musical ou cinématographique.
Once Were Warriors est un film culte de la culture moderne Maori. Mais face à l'impact d'une violence, jusque là tue, la cinématographie maori s'est ravisée dans une douceur tout
autant expressive d'émotions et tout aussi poignante. Avec Whale Rider et plus avant, The Piano, l'industrialisation du cinéma polynésien à échelle mondiale, a contribué d'une
certaine façon à exposer une portion de la culture polynésienne. Mais la culture, dans son ensemble, ne peut être commercialisée.
Penser que notre culture est menacée par la mondialisation, c'est craindre l'inutile. Le monde est menacé par la fragmentation culturelle, puisqu'il existe sur terre des milliers de communautés
linguistiques et ethniques qui se battent pour sauvegarder leur tradition tout en allant acheter leur coca-cola au supermarché du coin. De plus, l'hégémonie américaine est sur sa fin, et le
centre de toutes les attentions se dirige vers l'Asie.
Ci-dessus, une toile de Heather Davis, qui s'intitule Once were warriors. Ce film a marqué toute une génération et le thème du guerrier ressurgit
dans notre littérature et dans la peinture.
Ce qui fait connaître notre culture, c'est peut-être l'industrie cinématographique.
Mais ce qui fait vivre notre culture, n'est pas, et ne sera jamais commercialisable.