"Ecoutez moi" de Gotz, sur www.gotz.pf
C’est un continent sur une île où l’écrivain ne peut plus écrire, parce que la page continue de s’agrandir, parce qu’il veut tout raconter, du faux au vrai, de sa réalité, sans blesser, mais
parce qu’il la voit ainsi et qu’il ne veut pas l’oublier.
C’est un continent sur une île, lorsque son esprit n’a pas de barrières, barrières de
pudeur, barrières du correct, lorsqu’on interdit par force de dissuasion, menaces ou humiliations, à l’écrivain d’écrire ce qu’il a envie d’écrire.
L'écrivain îlien est parfois un continent dans l'âme.
Un continent, vaste, sur lequel il ou elle cultive des natures humaines qui ne doivent
jamais être idéalisées.
On s’étonne ensuite, qu’il aille faire éditer ailleurs, publier ailleurs, mais c’est pour
être soi, pour être libre. On s’étonne de cette âme-continent qui écrase une île sans le vouloir, avec ses mots que les autres lisent en diagonale et jugent, selon affinité, car l’île est petite
et tout s’y gère dans la proximité, âme-continent trop lourde, trop dense, trop triste et pathétique.
C’est un continent sur une île, un vaste continent, un immense puzzle qui n’a pas sa place
dans l’histoire îlienne, une histoire qui se veut lisse et « correcte », digne d’une épopée, dans laquelle il ne faut surtout pas ternir la réalité, dans la continuation d’un exotisme,
paradoxalement tant décrié mais subversivement imité par celles et ceux qui en ont souffert.
Il, elle, écrit comme s’il vivait dans une
ville de 7 millions d’habitants, quand il n’y en a que deux cent milles à peine. Ce que l’écrivain écrit, sous son propre nom, l’engage, tout ce qu’il écrit sous des pseudonymes, le
désengage.
Un continent sur une île, un écrivain dont les ailes sont si grandes qu’elles se blessent
lorsqu’elles se déploient, aux creux des montagnes. Trop immenses sont ses ailes, qu’il n’est qu’une âme malformée dans un monde fait de moules et de bonnes couleurs. Dès qu’il s’attarde à briser
un mythe, il devient cible sans bouclier et parfois baisse les bras sans lutter parce qu’il sait que ça n’en vaut pas la peine. Incontinent, sur une île.
L’écrivain, celui qui n’est pas soumis au pouvoir, comme le journaliste, qui n’est pas
soumis à une cause, n’est jamais vraiment libre sur une île, mais rien ni jamais personne n’a le droit ni le pouvoir de l’empêcher d’avancer.
Car ni l’écrivain libre ni le journaliste indépendant, ne peuvent vivre comme des
marionnettes : ce qui est vrai doit être dit, écrit, non pas menti, ni tu, ni tué. Plus on sanctionnera l’écrivain, plus il écrira. Et ce qu’il écrit lui survivra, paix à l’âme-continent
Jacques Stephen Alexis, mais aussi aux autres qui sont morts sur d’autres terres ou dans les mers, qui ont souffert, ceux qu’on a traités de fous, et ceux qu’on a enfermés, au dix-huitième siècle
ou même hier.
Que ce soit à Cuba, Haiti ou ici même, mais il ne faut pas le dire, l’écrivain doit se
soumettre, se battre, ou fuir.
La force du continent est son étendue, cette terre qui s’éloigne jusqu’au coucher du
soleil, qu’on peut toucher du doigt à l’horizon ; cet espace terre qui promet la course de la liberté bien au-delà de ce qui semble possible.
Cet espace où la population est deux cents fois plus peuplée est un véritable espace de liberté.
J’emprunte le chemin du continent sur mon île, celui que tu as choisi mon ami, mon frère,
un vague espoir de liberté, comme un roman qu’on jette à la mer, dans une bouteille qu’on ne devrait jamais nous retourner.
Un continent sur une île refuse de véhiculer le mythe qui nie ce qui existe vraiment, ce
qui a vécu, ce qui a été, il écrit avec précision, sans juger, et jouit probablement, de la réaction qu’il a provoquée : il a eu ce qu’il voulait, son écriture a touché.
Mais il, elle, y a laissé plus que sa plume, c’est ainsi que nous vivons toi et moi, à
découvert. Nous n’écrirons pas ce que nous ne sommes pas capables de dire, de vive voix, dans un face à
face.
Ecrivain, âme-continent dans un corps-île.