Bénis soient les Polynésiens qui connaissent la véritable signification de leurs prénoms, transmis de génération en génération, derniers mots d'une Histoire dissoute dans l'oralité, et dont certains ont résisté malgré tout en ayant été répertoriés à l'etat civil depuis le début du 19ème siècle.
Le prénom polynésien fait partie du patrimoine culturel et doit être protégé. Il est la goutte de sang qui doit distinguer le Polynésien de l'étranger. A présent, rien n'est légalement fait pour préserver ces prénoms-métaphores: Les plus simples (Maeva, Moana, Hina, etc.) se sont vulgarisés et des enfants d'ailleurs les portent également. Aujourd'hui les Polynésiens issus de l'immigration (de parents non Polynésiens) portent des prénoms un peu plus sophistiqués: "Arii" (Reine, Roi, Seigneur) est une particule cuisinée à toutes les sauces, aussi commune que "Jean" en français.
Ma mère ne connait pas l'histoire de son prénom qui, heureusement pour nous, est tellement long et lourd à porter, que personne n'a voulu nous l'emprunter: Il s'agit de Te i oa tua te hoahoa rai. Ce que je pensais être une malédiction (longueur et risques de mauvaises orthographes) s'est avéré être une bénédiction. J'ai donné ce nom à ma fille, qui aura 5 mois le 28 juillet 2012. Dans la généalogie de ma mère, nous le retrouvons toutes les deux générations à peu près, toujours porté par des femmes. Vers 1830, il est écourté à "Te i oa tua". Impossible de remonter plus haut, l'Etat civil ne commençant véritablement que dans la période d'annexation de la Polynésie française.
J'étais en train de lire l'ouvrage de Teuira Henry, "Tahiti aux temps anciens", dans lequel cette femme (qui porte d'ailleurs le même nom de famille que mon aïeule Orimai Teioatua Henry) retranscrit par écrit ce qui lui a été confié oralement et regroupe également des documents d'archives conséquents. Cet ouvrage remonte à 1848 si l'on se réfère à la préface de JM Orsmond.
Au cours de cette lecture mon regard s'est arrêté sur la généalogie royale de Huahine, telle que reportée par Teri'i na vaho roa Alexandre, fille de reine Teha'apapa II et mise à jour par Moeruru Tetua généalogiste et membre de la famille royale.
C'est là que j'ai trouvé de façon inattendue, perplexe, le prénom de ma mère, celui de ma fille.
Le Roi de Huahine, dans les temps anciens, se nommait Ari'i ma'o, son épouse Te'e'eva (de Papara). Ils ont eu un fils, nommé Mau'a qui a épousé Te atua nui marama ("La grande déesse de la lune") de Huahine.
Mau'a et Teatuanuimarama ont eu un fils aîné, Rohi a nu'u.
Rohi a nu'u a épousé Te ha'apapa Te i oa tua Teri'i tari'a, décrite comme ayant été Reine de Huahine dans la généalogie TE HA'APAPA: Son père s'appelait Teri'i tari'a et sa mère, également de Huahine, se nommait Teri'i ohua e te anuanua i te tuahu i Uramoae (Souveraine entraînée par l'arc en ciel sur l'aire de débarquement à Ura Moae) !
Le destin de ma Reine est particulier: Son époux Rohi anu'u étant mort, elle dut épouser son frère Mato. J'espère qu'ils s'aimèrent tendrement ces deux là. Mais avant elle donna un fils à Rohi anu'u, et pas n'importe lequel puisque son fils Teri'i tari'a, est "connu pour avoir inventé un piège à prendre les frégates".
Ainsi voici le prénom de ma Reine, en 2012, que personne d'autre n'aurait voulu porter.
Je ne connais toujours pas sa signification mais je sais quelle est son histoire.
Te i oa tua est traduit par "Le nom de l'Océan".
Une inconnue que j'ai croisé un jour, m'a dit que Te i oa tua te hoahoa rai signifiait le nom originel (des étoiles), le tout premier nom.
Teioatuatehoahoarai demeure ainsi le mystère qui s'inscrit dans le destin de ma fille.
Mais désormais je sais, pourquoi les aïeux nous baptisaient des noms les plus improbables. Grâce à ce prénom, je peux dire aujourd'hui à ma mère et à ma fille, qu'il fut un temps, aux Temps anciens, où une femme, portait ce nom, et pas n'importe laquelle, Reine de Huahine.
ça ne change peut-être rien à ma vie, mais ça change tout aussi: Je comprends un peu plus les choses, je vois un peu mieux pour quelles raisons le destin a pris certaines formes et qu'il demeure un combat face à ces gens qui usurpent sans remords des identités culturelles qui ne leur appartiennent pas. En volant un prénom, on vole l'esprit, l'âme de l'ancêtre qui l'a porté. C'est un sacrilège, un gaspillage, une telle humiliation de constater que plus rien n'est respecté aujourd'hui.
Lorsque je regarde ma fille, dans sa robe en coton, posant sur le siège de son frère, Tauatua, qui lui descend de la famille MAI de Raiatea par son grand-père paternel(Taurere), je la trouve déjà Reine: Ses pupilles couleur de prune, son regard pur, innocent mais qui semble déjà avoir vécu des siècles et sa peau claire, ses lèvres bien dessinées, son cheveu couleur crépuscule.
Elle est Reine de mon monde, reine en mon coeur.
Quel bel héritage que le prénom polynésien. Remercions nos ancêtres, pour ce qu'ils nous ont légués. Je comprends mieux les choses à présent.
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