( Ne pleure pas la bouche pleine, de Jean-Luc Bousquet )
Ce sont les jalouses, celles qui se pâment devant le bloc d’indifférence: L’homme.
Son profil grec dessiné au rasoir, ce regard brun qui sillonne l’illusoire de leurs désirs, traqués dans son mouroir.
Observez ses longues jambes croisées, où l’enceinte privée camoufle sans doute un attirail bien monté, qui fait frémir leurs entrailles de femelles dépitées. Au-delà de leurs têtes, il arpente,
tel un athlète, un torse élargi où, les femmes érotomanes, averties, rêvent d’y plonger une caressante frimousse craignant à chaque instant, qu’il ne la repousse. Il est là, bien assis, impavide
à ces parfums, à cette vanille infusée tôt le matin, dont l’unique dessein est d’attiser son instinct, de transfuser cet autre venin au creux de la chair profonde de leurs reins. Indifférent, il
reste las et il ne porte rien d’autre du bout de ses longs doigts de musicien qu’une vulgaire cigarette parfum trop brun d’un bon tabac.
Voici les jalouses ne sachant pas comment combattre l’antithèse menaçante qui plane et qui le hante. Comment lutter contre l’ossature
ambulante au postérieur adulé de ces puériles adolescentes miss-tifiées. Elles sont brunes, elles sont fines, elles sont hautes, inévitablement accompagnées dans leurs vies par ces hôtes qui
n’ont de cesse de les dorloter. De l’autre côté du trottoir, marchent les érotomanes souffrantes analysant scrupuleusement chaque mot, chaque mouvement. Voici donc quelques jalouses, trop
malveillantes, qui s’inventent des histoires, qui rêvent d’amour, quand la nuit leur inflige un morne bâillement en guise de répit. Ce sont les jalouses qui séjournent, solitairement, ici, sur
notre île « mythique », Nouvelle Cythère, où l’image des femmes est une image de désir, depuis Bougainville jusqu’à vouloir fuir, ici, à Tahiti. Des femmes seules vivent ici, aussi.
Trop honteuses pour s’avancer, trop complexées pour pouvoir aimer, quand on ne cesse de balancer des images de beauté, des pito dévoilés à chaque coin de rue, sur chaque panneau, sur les cartes
postales, sur les écrans.
L’homme est bien las et bien assis, réfléchissant à tout sauf qui ; elle est son
meuble, un objet coi. Ce sont les jalouses qui se parfument dans l’opulence pour rappeler leur existence et avouer sans mot dire, un médiocre désir. Rien ne le perturbe, sous une couche de glace,
un véritable roc et sous le roc, sans doute un mur. Il se retourne vers autrui et elle devient inévitablement, oubli...
Vahine aliénée par d’insurmontables envies, elle pressent qu’il la toise d’un regard averti. Au creux de ses jambes lourdes, une
relique flamboyante inexplorée en frémit. Un grain de beauté réverbère, juste à la naissance du non-dit, cette fabuleuse envie d’exister autrement, que sur un épiderme terne. ... [
censured, too hot ] ... fait fuir sa rêverie honteuse aussi furtivement qu’une hirondelle.
Mais elle a lu, quelque part dans « Sciences et Vie », que d’ici quatorze millions d’années, le chromosome Y disparaîtrait.
Ce qui lui donne largement le temps de vivre et de perdre du poids.
Rien de tout cela n’existe. Il demeure impavide. Il se peut même qu’il méprise cette attention que la jalouse lui inflige. Jalouse.
Follement éprise, elle cherche à se curer de cette crise frugale, réminiscence d’une crise hormonale d’adolescente. Elle envie sa quiétude. Ce sont
les jalouses appliquées à l’étude. De l’homme. Sans chaussettes, ici.
Sous la lumière blafarde elle imagine qu’il... [CENSURED, TOO HOT]... Mais non c’est impossible, il décroise
ses jambes et lui demande poliment de bien vouloir sortir du salon. Bébête la femme moderne émancipée, suicidant en quelques secondes trente ans de féminisme ensemencé. Lesbos veille à la
sentinelle, pour elles, femmes trentenaires et plus, sempiternelles dénaturées, qui n’ont qu’à jouir en aparté, les dimanches de pluies, les jours d’été.
L’érotomane asservie stipule un script érudit, qui interprète chaque mouvement, chaque soupir, chaque élan. Quel cauchemar à supporter
pour l’esprit saint tant malmené : quelle folie de vouloir tout interpréter. Il n’existe de pires méandres que celles de la jeune névrotique enivrée d’images au ralenti, de gestes
pressentis. Aïe aïe aïe.
JALOUSE.
Même ce ventre audacieux appelle ses caresses. Elle le surprend à mordiller ce coin de bouche violacé derrière la porte de cette
chambre d’hôtel. Sans mot dire, le monde autour s’est éteint et ils sont seuls, corps encastrés, corps embaumés par le venin. De la passion. Toutes ces dunes, cette peau de pêche le ravivent et
l’animent, elle croit ressentir son émoi. Mais non elle rêve, rien de tout cela n’existe.
Parce que la jalousie est une erreur de jugement, et la pauvre jalouse ne se rend même pas compte qu'elle se ment, à
elle-même.
Ces hommes du nouveau siècle, pris dans la cage aux miroirs, obsédés de leur propre image, oublient parfois d’aimer les femmes qui ne
sont plus à la mode, et dans un souffle, légère brise, ils désintègrent la révolution des mini jupes et de la pilule! Comme si le droit de voter engageait celui de ne plus être aimée, pour ce
qu’elles sont- hanches, douceur et volupté- et non ce qu’elles doivent être- muscles, minceur et perfectibilité- Cet homme omet de concevoir le profond désespoir d’un utérus blafard et malmené.
Où est donc passé celui qui aimait toutes les femmes, grosses et petites, rôdées et néophytes ?
Voici les Jalouses, trentenaires et plus, lamentables résidus de féminisme acharné de leurs maters, génération parquée, choisissant de privilégier le loyer au simple coût de l’indifférence
acharnée d’un bloc mâle de béton, qui recèle, sous une couche de glace, un mur du son, un mur de pierre, une barrière de corail. Tout au fond de lui, se camoufle cet attirail qu’elles voudraient
bien palper, caresser, empoigner, liquéfier. Tout au fond de lui, repose ce qu’elles voudraient dominer :
Cette royale, cette majestueuse, cette fidèle, cette phallique :
cette crâneuse indifférence.